15 août 2026

Afrique Horizon

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Formation militaire des journalistes au Burkina Faso : un tournant controversé pour la presse

Une scène inhabituelle a marqué l’actualité récente au Burkina Faso : 44 journalistes, issus de médias publics et privés, ont défilé en tenue militaire, fusils à l’épaule, dans une démonstration de force sans précédent. Pendant près d’une semaine, ces professionnels de l’information ont participé à un stage de formation au « patriotisme », organisé à l’Académie de police de Pabré, située à une vingtaine de kilomètres de Ouagadougou. Cette initiative, menée du dimanche au vendredi, a été saluée par le ministère de la Sécurité, tandis que des images diffusées par la télévision publique RTB ont révélé les exercices physiques, les chants et la maîtrise des armes auxquels les participants ont été soumis.

Le ministre de la Communication, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, a interpellé les journalistes en ces termes : « Serez-vous des journalistes patriotiques et professionnels ? ». La réponse, unanime, a fusé : « Affirmatif ».

Une immersion dans l’univers militaire pour renforcer le patriotisme

Le gouvernement burkinabè défend fermement cette démarche. Lassina Traoré, directeur général de l’Académie de police, explique que l’objectif est de permettre aux journalistes de découvrir les réalités opérationnelles et les valeurs des forces de défense et de sécurité. Le ministre de la Sécurité, Mahamadou Sana, a même évoqué la possibilité de faire de cette formation une « tradition annuelle », et d’étendre ce dispositif à d’autres groupes socio-professionnels. Pour les autorités, cette immersion vise à renforcer le sentiment patriotique dans un pays en proie, depuis plusieurs années, à une insurrection jihadiste dévastatrice.

RSF alerte sur les risques pour la liberté de la presse

Cette initiative a suscité une vive inquiétude auprès des défenseurs de la liberté de la presse. Reporters sans frontières (RSF) a qualifié l’opération de « signal très inquiétant ». Sadibou Marong, directeur du bureau Afrique subsaharienne de l’organisation, rappelle que les journalistes ne sont pas des militaires et ne doivent pas devenir des « relais de l’effort de guerre ». RSF insiste sur la nécessité de préserver l’indépendance des médias, soulignant que la liberté de la presse ne saurait être sacrifiée au nom de la mobilisation nationale.

Un contexte déjà tendu pour les médias au Burkina Faso

Cette formation intervient dans un climat de plus en plus oppressant pour les journalistes au Burkina Faso. Depuis le coup d’État de 2022 mené par le capitaine Ibrahim Traoré, plusieurs médias ont été suspendus, et les voix critiques étouffées. Des rapports d’ONG révèlent également que des journalistes et d’autres personnalités opposées au régime ont été enrôlés de force pour participer à la lutte contre les groupes armés. De son côté, le gouvernement défend une politique souverainiste, présentée comme une « révolution progressiste populaire ».

La guerre comme prétexte à une mobilisation accrue

Le Burkina Faso fait face, depuis 2015, à une insurrection jihadiste d’une violence inouïe, menée par des groupes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique. Cette crise a déjà fait des milliers de morts et déplacé des millions de personnes. C’est dans ce contexte que la junte justifie le renforcement de la mobilisation nationale, y compris parmi les journalistes. Pourtant, cette formation militaire annuelle interroge : jusqu’où peut-on pousser la mobilisation patriotique dans un pays en guerre sans menacer l’indépendance de ceux dont la mission est précisément d’informer ? Pour RSF, la réponse est sans ambiguïté : le journaliste doit rester journaliste, même en temps de conflit.