14 mai 2026

La corruption au Mali : quand les petits cadeaux deviennent un fléau social

Dans le paysage linguistique du Mali, les expressions ne manquent pas pour désigner les gratifications illicites. Qu’on l’appelle « Bonya » (respect), « woro songo » (prix de la cola) ou encore « buru songo » (prix du pain), cette culture du petit présent dissimule une réalité bien plus sombre : une corruption systémique qui ronge le tissu social. Bien que cette pratique semble tolérée par une large partie de la population, elle suscite une inquiétude croissante chez les observateurs.

Une normalisation inquiétante du détournement de pouvoir

Selon l’organisation Transparency International, la corruption se définit par l’usage abusif d’un pouvoir délégué à des fins personnelles. Au Mali, cette définition prend vie quotidiennement au sein des administrations et des services publics, se manifestant par des pots-de-vin ou des faveurs indues.

Le témoignage de Myriam (prénom modifié), cadre commerciale à Bamako, illustre parfaitement ce racket institutionnalisé. Elle confie que pour chaque contrat décroché, une commission lui est systématiquement réclamée par les agents de la structure partenaire. « C’est à prendre ou à laisser », déplore-t-elle, soulignant que cette extorsion est désormais perçue comme une norme sociale.

Cette dérive touche tous les secteurs : de l’obtention d’un diplôme à l’accélération d’un dossier administratif. Omar Keita, un entrepreneur local, raconte avoir dû verser 10 000 F.CFA à un pompiste pour être servi durant la crise du carburant, provoquée par l’insécurité sur les axes routiers en provenance du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Un acte qu’il décrit comme une blessure morale, mais nécessaire pour sa survie économique.

Les racines d’un mal endémique

Pour Sibiri Diarra, ancien fonctionnaire international, le flou entourant la valeur des cadeaux autorisés au Mali ouvre la porte à tous les excès, contrairement aux organisations internationales où ces pratiques sont strictement encadrées.

Le sociologue Mohamed Abdellahi Elkhalil estime que cette déviance n’est pas culturelle mais sociologique. Elle serait alimentée par le désir de paraître et de vivre au-dessus de ses moyens. De son côté, Oumar Korkosse, du Recotrade, pointe du doigt la précarité : lorsque les revenus sont insuffisants, la petite corruption devient un complément de salaire pour beaucoup.

L’Association Malienne de Lutte contre la Corruption et la Délinquance Financière (AMLCDF) insiste sur la dimension morale du problème. Pour cette organisation, seule une éducation à la citoyenneté et une éthique renforcée pourront inverser la tendance.

Un constat statistique alarmant

Les données confirment l’ampleur du phénomène. Une enquête d’Afrobaromètre publiée en mars 2024 révèle que les forces de l’ordre, la justice et les services fiscaux sont perçus comme les secteurs les plus corrompus. Ousmane Diarra, conducteur de taxi-moto, témoigne de ce harcèlement quotidien : qu’il soit en règle ou non, il doit s’acquitter de sommes allant de 1 000 à 2 000 F.CFA lors des contrôles policiers.

Sur le plan international, le Mali stagne dans les profondeurs du classement de l’Indice de perception de la corruption, occupant la 136e place mondiale avec un score médiocre de 28/100 en 2025. La Banque mondiale, via ses indicateurs de gouvernance, confirme cette faiblesse institutionnelle avec une note de -0,86 pour le contrôle de la corruption.

Comme le résume Me Soumaré Boubacar, avocat à Bamako, lorsque la confiance envers les institutions s’effondre, la corruption finit par être adoptée par le plus grand nombre comme une simple stratégie de survie.