24 avril 2026

Interview d’Ibrahim Traoré : le jeu de dupes de la junte burkinabé

Malgré la controverse en cours sur les exactions des VDP et le nettoyage ethnique des peuls, Ibrahim Traoré a donné une interview de 2h durant laquelle il a presque réussi à éviter le sujet.

En pleine tourmente à la suite du rapport de Human Rights Watch (HRW), concernant un possible nettoyage ethnique de la population peule au Burkina Faso, le chef de la junte locale a accordé une interview de 2h à Faso7 TV. Révolution, démocratie, élections, relations avec les voisins, Ibrahim Traoré semblait disposé à s’étendre sur beaucoup de sujets sauf ce que reproche HRW à ses hommes en armes.
Une volonté palpable d’éviter la controverse peule
Tout semble avoir été fait pour éviter le sujet du moment. L’ONG Human Rights Watch (HRW) accuse les forces armées burkinabè et leurs auxiliaires civils, les Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP), de commettre des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité systématiques. L’ONG évoque 57 incidents ayant causé la mort d’au moins 1 837 civils dans 11 régions du pays entre janvier 2023 et août 2025. Encore plus accablant, ces incidents ciblent particulièrement une ethnie : les peuls. On se serait attendu à une réponse claire sur le sujet de la part d’Ibrahim Traoré, mais le chef de la junte a botté en touche sur les accusations de nettoyage ethnique. Pas un mot sur le vécu de la population peule, 8 % de la population accusés de soutenir les terroristes, et à peine deux minutes de propos sur le rapport de HRW. « Nous sommes majeurs. Nous savons ce que nous faisons. Ceux des VDP pris dans certains actes sont en prison, sans état d’âme. Mais les accusations extérieures, quelle preuve ont-ils présentée ? Rien », déclare Ibrahim Traoré malgré le rapport de 351 pages publié par HRW avec des chiffres et des centaines de témoignages. Après la négation des preuves, viennent les accusations. « Les terroristes utilisent la perfidie : ils viennent en tenue de l’armée burkinabè, avec nos drapeaux, commettre des massacres, et filment. Les terroristes publient ces vidéos sur les réseaux sociaux. Et ceux qui nous accusent, comment font-ils pour avoir le canal avec les terroristes ? Nous, nous luttons pour le droit à la vie de nos populations. Nous ouvrons les écoles, nous creusons les forages, nous soignons. Qui lutte contre les droits de l’homme ? C’est eux », déclare Ibrahim Traoré, visiblement pas intéressé par une introspection.
Des accusations sur les pays voisins pour noyer le sujet
Suivront alors, entre diatribes panafricanistes et populistes enflammées, des accusations sur le voisinage, un exercice que maîtrise le jeune capitaine-président. Interrogé sur une possible désescalade avec le Bénin et la Côte d’Ivoire, Ibrahim Traoré s’est montré plus loquace que lorsqu’il fallait évoquer la question du nettoyage ethnique peul. « C’est eux qui ont lancé l’hostilité. Quand nous sommes arrivés, nous n’avions de problème avec personne. Un jour, les Ivoiriens ont envoyé une note pour retirer tous leurs élèves de nos écoles militaires, sans aucune explication. Puis les actes d’hostilité se sont multipliés. Le président béninois a dit qu’il enverrait un bataillon, nous attendons toujours, nous sommes prêts à faire la guerre aussi. Il n’y a pas de désescalade possible tant que les mentalités sont comme ça. Si les gens ne sont pas assez intelligents pour ne pas se laisser manipuler par les impérialistes pour que les Noirs se tuent entre eux, qu’ils y aillent. Personne ne va nous asservir encore », déclare le chef de la junte burkinabé. A titre de rappel, les autorités ivoiriennes et béninoises s’étaient exprimées pour soutenir les actions de la CEDEAO concernant une possible libération de Mohammed Bazoum, président du Niger déposé par Ibrahim Tiani. Etonnamment, l’un des premiers présidents ayant visité Ibrahim Traoré après son putsch est Patrice Talon, le président du Bénin.
Au final, entre accuser les voisins, les médias et autres, Ibrahim Traoré n’a jamais su évoquer le sujet du moment. Pendant ce temps, la controverse enfle à l’international. Après le Rwanda, la Communauté Internationale s’était jurée de ne plus laisser de génocides se dérouler sans intervention. Si les soupçons sur le Burkina Faso se confirment, une intervention internationale pourrait être décidée.