L’Assemblée nationale congolaise a vu ses débats s’embraser récemment lorsqu’une députée a exigé, sans succès, la publication immédiate d’un accord controversé. Vice-première ministre puis ministre de l’Environnement de 2021 à 2025, et aujourd’hui ministre d’État en charge des Affaires sociales, Mme Bazaïba a rappelé les tensions passées autour d’un pacte ancien impliquant l’ancien président congolais Joseph Kabila et son homologue centrafricain François Bozizé. Ces échanges ont révélé une déclaration choc du président tchadien Idriss Déby Itno : « Si le Congo refuse de nous céder de l’eau, nous serons contraints de nous en emparer par tous les moyens. »
Cette menace, proférée dans un contexte régional déjà tendu — notamment après l’intervention tchadienne en Centrafrique sous couvert des rebelles de la Seleka — a pris une dimension tragique avec la mort d’Idriss Déby Itno en avril 2021, tué au combat selon les autorités. Son fils, Mahamat Déby Itno, lui a succédé et a maintenu son pouvoir, notamment grâce à une médiation diplomatique menée par le président congolais Félix Tshisekedi. Cette médiation a d’ailleurs valu à Mahamat Déby l’hommage d’une artère majeure de N’Djamena rebaptisée en son honneur.
Face à ces enjeux géopolitiques, la République démocratique du Congo (RDC) a renforcé sa vigilance. Dès 2014, une cellule de veille parlementaire dédiée à la gestion des eaux avait été créée à l’Assemblée nationale. Parmi ses membres figuraient des figures comme Mme Bazaïba, qui dénonçait déjà à l’époque « un complot international ourdi contre la RDC, avec des complicités locales ». Pourtant, malgré son passage au gouvernement, cette cellule n’a jamais produit de rapport concret.
Douze ans plus tard, le Tchad a invité Félix Tshisekedi à participer à la première édition du Forum africain de l’eau à N’Djamena. Lors de son discours, le président congolais a exposé cinq axes stratégiques pour une gestion durable des ressources hydriques en Afrique :
- Intégration sectorielle : rompre avec l’approche cloisonnée entre eau, agriculture, énergie, santé et urbanisme.
- Renforcement de la gouvernance : institutions transparentes, redevabilité accrue et gestion optimisée des infrastructures.
- Préparation de projets bancables : attractivité des investissements grâce à des études techniques et financières solides.
- Financement diversifié : mobilisation des fonds publics, privés et internationaux pour les infrastructures hydriques.
- Industrialisation par l’eau : développement d’une filière locale de production d’équipements (tuyaux, pompes, compteurs) et de solutions numériques.
Félix Tshisekedi a insisté sur un principe fondamental : « Aucun État ne peut assurer seul sa sécurité hydrique. » Il a appelé à une coalition africaine pour établir une « gouvernance coopérative de l’eau » et en faire une priorité politique majeure. Bien que la RDC semble ouverte à des solutions comme le transfert des eaux de l’Ubangi vers le lac Tchad, aucune confirmation officielle n’a été donnée pour l’instant.
Le président congolais a également dévoilé des ambitions chiffrées pour son pays d’ici 2035 :
- Atteindre un taux d’accès à l’eau potable de 60 %.
- Garantir un accès aux services d’assainissement et d’hygiène pour 50 % de la population.
- Assurer une couverture adéquate en infrastructures d’eau et d’assainissement dans 80 % des écoles et centres de santé.
Pour Mahamat Idriss Déby, ce forum marque un tournant : l’Afrique reprend le contrôle de son destin hydrique pour une « prospérité partagée ». Pourtant, le boycott de plusieurs pays membres de la Commission du bassin du lac Tchad — Cameroun, Niger et Nigeria — interroge. Ces États, confrontés à un assèchement dramatique du lac (passant de 25 000 km² en 1964 à seulement 2 000 km² en 2024), semblent ignorer l’urgence. Seuls le Gabon, la Mauritanie et le Bénin étaient représentés aux côtés du Tchad et de la RDC.
Les raisons de cette absence sont multiples. Dès 2019, l’ancien ministre congolais des Affaires étrangères, Patrick Mayombe, avait alerté sur des manœuvres visant à contourner Kinshasa. Il évoquait notamment un dirigeant d’ONG basé à Kisantu, un certain Kalele, qui aurait signé des documents au nom de la RDC concernant le transfert des eaux de l’Ubangi, sans mandat officiel. Ces agissements s’inscrivent dans un contexte de tensions internes en RDC, où des décisions stratégiques semblent être prises en dehors des institutions légitimes.
Le sociologue et altermondialiste suisse Jean Ziegler, ancien rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation, avait déjà pointé du doigt, lors de la deuxième guerre d’agression contre la RDC, un concept inquiétant : celui de « peuple non rentable ». Selon lui, certains cercles financiers internationaux considèrent que les populations ne contribuant pas à la dynamique économique mondiale pourraient être privées de leurs ressources vitales. Une vision qui, selon lui, mène à un suicide collectif.
En RDC, l’eau coule à flots, des mines de Mitwaba jusqu’à l’estuaire de Banana. Pourtant, comme le souligne l’ancien sénateur et ministre Modeste Mutinga Mutuishayi dans son ouvrage « La République des Inconscients », « Si l’eau est la vie et que la vie n’a pas de prix, comment expliquer que ceux qui nous gouvernent n’aient pas encore saisi l’ampleur du désastre qui nous menace ? »
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