Les fonds politiques, une pratique ancienne au Sénégal
Le débat sur les fonds politiques secoue actuellement la scène politique sénégalaise. Sur les plateformes télévisuelles et numériques, élus, anciens ministres et parlementaires s’affrontent autour d’une question cruciale : qui, avant Ousmane Sonko, a réellement disposé de ces enveloppes discrétionnaires attribuées à la Primature ? Et surtout, comment ces fonds ont-ils été utilisés ?
Ce sujet prend une dimension particulière dans un contexte politique tendu. Depuis le 10 août dernier, l’Assemblée nationale se réunit en session extraordinaire sous la présidence d’Ousmane Sonko. Parmi les textes examinés figurent une proposition de loi visant à encadrer les crédits spéciaux et autres fonds secrets, ainsi que des mesures sur la déclaration de patrimoine, le Code du travail et la création de six commissions d’enquête.
La révélation d’Aly Ngouille Ndiaye et ses conséquences
Tout a commencé avec une intervention musclée d’Aly Ngouille Ndiaye, ancien ministre de l’Intérieur, invité sur la chaîne SenTV. Ce dernier a affirmé sans détour qu’Ousmane Sonko était le premier Premier ministre à bénéficier de fonds spécifiques à sa fonction : « En réalité, il a été le premier chef du gouvernement à y avoir droit. Moi je n’ai pas été Premier ministre, mais il y a des anciens Premiers ministres qui sont toujours là et qui m’écoutent, et il n’y a que Boun Abdallah Dionne qui est décédé, et je sais qu’il n’avait pas de fonds pour ça. Donc, cela a démarré avec lui. Amadou Ba n’en avait pas parce que lui, il a été remplacé par Sidiki Kaba, et Sidiki n’a pas duré à la Primature pour en bénéficier. »
L’ancien ministre a également questionné la périodicité des versements, évoquant un montant de 1,7 milliard de francs CFA. Certains estiment que cette somme correspond à un trimestre, d’autres à une année. « Si c’était par année, Sonko était autour de 8 milliards. Mais je sais que les premiers 1,700 milliard FCFA ont été épuisés. Si c’était par année et qu’ils soient épuisés pendant le trimestre, c’est très rapide », a-t-il souligné. Il a par ailleurs repris les déclarations du ministre du Pétrole et de l’Énergie, Abdourahmane Diouf, selon lesquelles cette première dotation aurait été entièrement consommée avant qu’Ousmane Sonko ne demande une rallonge budgétaire. Une situation qui, selon lui, prouve que le successeur de Sonko n’aurait trouvé aucun fonds disponible à son arrivée à la Primature.
Aly Ngouille Ndiaye a conclu en appelant à plus de transparence : « Dans les commissions d’enquête, il aurait dû inclure son propre cas, pour des raisons de transparence. Et il y a même des choses que je sais que je ne peux pas dire ici. »
Les anciens Premiers ministres démentent la version d’Aly Ngouille Ndiaye
Les déclarations de l’ancien ministre ont déclenché une vague de contestations sur les réseaux sociaux. Plusieurs témoignages d’archives sont venus contredire sa version. Parmi eux, celui de Souleymane Ndéné Ndiaye, dernier Premier ministre d’Abdoulaye Wade, qui avait révélé dès avril 2025 lors de l’émission « Faram Facce » : « Même quand j’étais Directeur de cabinet du président de la République, j’avais déjà des fonds politiques. Chaque fin du mois, on me donnait mes fonds politiques. » Une précision qui place l’existence de ces fonds bien avant son accession à la Primature, dès son passage en tant que Directeur de cabinet présidentiel.
D’autres voix se sont ajoutées à ce démenti. Des déclarations attribuées à Macky Sall, qui a occupé la Primature entre 2004 et 2007, évoquent également l’existence de fonds dont il disposait à ce poste. De même, Idrissa Seck, Premier ministre de Wade entre 2002 et 2004, a confirmé l’utilisation de ces enveloppes. Plusieurs internautes ont rappelé un fait marquant : Abdoulaye Wade aurait déjà puisé dans ses propres fonds politiques présidentiels pour aider son Premier ministre à couvrir certaines dépenses.
La réponse du camp Pastef : des accusations infondées
Face à ces critiques, le camp Pastef a réagi fermement. Elimane Pouye, directeur général de la Société de Gestion et d’Exploitation du Patrimoine bâti (SOGEPA SN), a qualifié les affirmations d’« gratuites ». Il a invité à comparer les budgets de la Primature pour les exercices 2023, 2024 et 2025, estimant que les variations s’expliquent principalement par les changements institutionnels entre les différents gouvernements. Pour lui, le débat ne doit pas porter sur l’existence de ces fonds avant Ousmane Sonko, mais sur leur utilisation par ses prédécesseurs.
Plusieurs membres du mouvement ont rappelé que le Pastef dénonçait depuis 2014 l’absence de contrôle sur ces fonds politiques. Leur réforme figurait même dans leur programme électoral dès 2019, bien avant l’arrivée d’Ousmane Sonko à la tête du gouvernement en 2024. Une manière de souligner que cette pratique était connue et documentée depuis longtemps, et qu’elle ne constitue pas une innovation propre à l’actuel Premier ministre.
L’évolution historique des fonds politiques au Sénégal
Pour comprendre ce débat, il faut resituer les fonds politiques dans une perspective historique. Plusieurs interventions parlementaires révèlent une inflation croissante de ces enveloppes discrétionnaires au fil des régimes : environ 650 millions de francs CFA sous Abdou Diouf, près de 8 milliards sous Abdoulaye Wade. Un rapport des Inspecteurs généraux d’État (IGE) couvrant la période 2008-2012 a révélé que 108 milliards de francs CFA de fonds politiques avaient été consommés durant cette période, dont 48 milliards sans aucune régularisation comptable. Une somme restée longtemps dans les archives de la reddition des comptes publiques sénégalaise.
Un exemple concret et documenté illustre l’ampleur de ces pratiques : le Programme national de développement local (PNDL), un fonds de 100 milliards de francs CFA confié à la Primature. Ce programme a fait l’objet d’une enquête après le départ d’Idrissa Seck du gouvernement de Wade en 2004. Les enquêteurs se sont intéressés à la gestion de ce programme ainsi qu’à deux biens immobiliers de l’ancien chef du gouvernement, l’un à Saly et l’autre à Atlanta, dans le cadre d’une procédure portant sur un possible enrichissement illicite. Cet épisode reste gravé dans la mémoire politique sénégalaise.
Les appels à un encadrement légal des fonds politiques
Plusieurs députés se mobilisent pour instaurer une transparence accrue sur ces fonds. Le député de la majorité Guy Marius Sagna a révélé avoir soumis dès septembre 2025 une proposition de loi visant à créer une « Commission de vérification des crédits fonds politiques ». Selon ses propres mots, Ousmane Sonko lui aurait demandé de patienter, préférant que la réforme soit portée par une initiative gouvernementale plutôt que par l’Assemblée nationale : « Le président Sonko m’a demandé de le laisser discuter avec qui de droit. » Il précise que le chef du gouvernement « préférait que cela soit porté par le gouvernement et non l’Assemblée nationale ». Guy Marius Sagna affirme que Sonko aurait ensuite amendé sa proposition initiale pour aller plus loin sur l’encadrement de ces fonds, tout en regrettant que le président de la République semble vouloir maintenir la continuité sur ce dossier. Depuis, le député a déposé un ensemble de quatre propositions de loi à son groupe parlementaire, dont l’une prévoit expressément la création d’une commission chargée de vérifier l’utilisation des crédits alloués aux fonds politiques.
Thierno Alassane Sall, député et ancien ministre de l’Énergie connu pour sa démission retentissante en 2017 sur des questions de transparence, a qualifié ces fonds politiques de « vol ». Il a déploré l’absence de tout vote parlementaire les autorisant : « Le Premier ministre est venu ici pour parler des fonds politiques le 22 mai dernier. Mais ce n’est pas à lui d’en parler », avait-il lancé à l’Assemblée nationale. Il a cependant pris soin de distinguer ces enveloppes contestées des crédits votés destinés au renseignement au niveau de la présidence de la République, qui ne sauraient selon lui être confondus avec les fonds actuellement mis en cause.
Les différentes positions sur l’encadrement des fonds politiques
Les avis divergent sur la manière de traiter ce dossier. El Hadj Momar Samb, secrétaire général de la RTA-S, a dénoncé un « opportunisme » de la majorité parlementaire, rappelant que plusieurs responsables aujourd’hui membres de cette majorité ont occupé, ces deux dernières années, de hautes responsabilités au sein de l’État sans engager plus tôt cette réflexion sur le contrôle des fonds spéciaux. Tout en se disant favorable au principe de transparence, il a plaidé pour un contrôle parlementaire élargi, qui devrait également porter sur la gestion de l’ONAS, la traçabilité des revenus pétroliers, l’utilisation des fonds de la région de Matam et les indemnités destinées aux victimes des crises politiques.
L’encadrement plutôt que la suppression : la position officielle
Interrogé sur cette question en mai dernier, le président Bassirou Diomaye Faye a justifié le maintien de ces fonds, insistant sur leur rôle dans le renseignement et la solidarité, et estimant qu’une suppression pure et simple créerait un vide face à des sollicitations sociales urgentes. Ousmane Sonko, de son côté, a exclu la suppression de ces fonds tout en se disant favorable à leur encadrement. Il a cité devant l’Assemblée nationale, le 22 mai 2026, le montant de 1,77 milliard de francs CFA alloué à la Primature.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la session extraordinaire ouverte le 10 août 2026. L’ordre du jour prévoit l’examen en procédure d’urgence d’une proposition de loi encadrant les crédits spéciaux et fonds secrets, aux côtés d’un texte modifiant l’article 37 de la Constitution sur la déclaration de patrimoine du président de la République. Ce débat, loin d’être clos, illustre la tension persistante entre une pratique institutionnelle ancienne, documentée sous plusieurs régimes successifs depuis Abdou Diouf jusqu’à aujourd’hui, et les exigences de transparence et de reddition des comptes portées par les nouvelles autorités depuis leur arrivée au pouvoir en 2024.
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