Une réflexion inédite à Mbankomo : la fiscalité comme outil de santé publique
À Mbankomo, les débats n’ont pas porté sur l’acquisition de matériel médical ou l’ouverture de nouveaux centres hospitaliers. Pendant trois jours, des experts, des responsables politiques et des acteurs de la société civile ont échangé sur un sujet a priori technique : la fiscalité du tabac. Pourtant, derrière les chiffres et les projections, une ambition claire guidait ces échanges : transformer la politique fiscale en un levier puissant pour la santé publique et le financement du système de santé camerounais.
Organisé avec le soutien d’experts internationaux, cet atelier réunissait des représentants du ministère de la Santé publique, des Finances, des Douanes, des parlementaires, de la société civile et des partenaires techniques. L’enjeu ? Explorer comment une fiscalité mieux adaptée pourrait sauver des vies tout en renforçant les ressources nationales.
Un fléau sanitaire toujours d’actualité au Cameroun
Malgré les alertes répétées, le tabagisme reste un problème majeur de santé publique au Cameroun. Avec une prévalence de 9 % chez les adultes et plus de 10 % chez les jeunes de 13 à 15 ans, le pays enregistre chaque année environ 66 000 décès liés à la consommation de tabac. Ces chiffres alarmants s’accompagnent d’un fardeau économique et social : cancers, maladies cardiovasculaires, AVC et maladies respiratoires chroniques pèsent lourdement sur les ménages et les structures sanitaires.
Un paradoxe persiste : malgré l’étendue de ces conséquences, les cigarettes restent accessibles. En 2024, le prix moyen d’un paquet s’élevait à seulement 4,07 dollars américains (en parité de pouvoir d’achat), bien en dessous de la moyenne africaine (5,06 dollars) et mondiale (6,98 dollars). Pire encore, la part des taxes dans le prix de vente ne représentait que 36 %, loin des 75 % recommandés par l’OMS pour réduire efficacement la consommation.
Taxer le tabac : un choix stratégique pour sauver des vies et financer la santé
Les responsables camerounais l’ont rappelé en ouverture des travaux : augmenter les taxes sur les produits du tabac est l’une des mesures les plus efficaces pour réduire leur consommation. Les jeunes, particulièrement sensibles aux variations de prix, seraient les premiers bénéficiaires de cette mesure. En rendant les cigarettes moins abordables, on limite leur initiation au tabagisme, un risque majeur pour leur santé future.
Au-delà de la prévention, une fiscalité optimisée permet de dégager des recettes supplémentaires. Ces fonds pourraient être réinvestis dans la prévention des maladies non transmissibles, le renforcement des infrastructures sanitaires et la couverture santé universelle. Ainsi, la lutte contre le tabagisme ne se limite pas à une question de santé : elle devient un pilier du développement durable.
Des données solides pour des politiques publiques efficaces
Pour concevoir des réformes pertinentes, il est essentiel de s’appuyer sur des données fiables. Les participants ont ainsi analysé en profondeur les habitudes de consommation, l’impact économique du tabac, la structure actuelle des taxes et les meilleures pratiques internationales. Le Dr William Maina, expert de l’OMS Afrique, a souligné que la nicotine, en plus de favoriser les cancers, les maladies cardiovasculaires et les AVC, affecte le développement cérébral, la fertilité et la santé cardiovasculaire.
Les discussions ont également permis de démystifier certaines idées reçues. Contrairement aux craintes souvent exprimées, une hausse des taxes sur le tabac ne se traduit pas nécessairement par une baisse des recettes publiques ou une explosion du marché illicite – à condition que les réformes soient bien conçues et accompagnées de mesures de contrôle adaptées. Les experts ont insisté : les politiques publiques doivent être fondées sur des preuves, et non sur des perceptions.
Des scénarios concrets pour évaluer l’impact des réformes
L’un des moments forts de l’atelier a été la présentation du modèle WHO TaXSiM, un outil développé par l’OMS pour simuler les effets sanitaires et fiscaux de différentes options de réforme. Plusieurs scénarios ont été testés à partir des données camerounaises, avec des résultats sans ambiguïté.
Deux mesures phares ont été simulées :
- Une augmentation de la taxe spécifique minimale de 5 000 FCFA à 10 000 FCFA pour 1 000 cigarettes en 2027 ;
Puis une nouvelle hausse à 15 000 FCFA en 2028, appliquée de manière équitable aux produits importés et locaux.
Les projections sont encourageantes : les ventes de cigarettes chuteraient de 19 % d’ici 2028, passant de 162,9 millions à 131,9 millions de paquets. Le nombre de fumeurs diminuerait de 810 000 à 744 000, soit près de 66 000 fumeurs en moins. Dans le même temps, les recettes fiscales augmenteraient significativement, passant de 32,6 milliards FCFA à 57,3 milliards FCFA en 2028, générant près de 25 milliards FCFA de ressources supplémentaires.
Ces chiffres démontrent qu’une fiscalité ambitieuse du tabac permet de concilier santé publique et développement économique, sans contradiction.
Financer durablement la santé grâce à la fiscalité du tabac
Dans un contexte où les financements internationaux pour la santé diminuent progressivement, la fiscalité du tabac représente une opportunité stratégique. Les recettes additionnelles pourraient être allouées à des priorités essentielles :
- La mise en place d’une Couverture Sanitaire Universelle ;
- Le renforcement des programmes de prévention des maladies non transmissibles ;
- Le développement de services d’aide à l’arrêt du tabac ;
- L’amélioration des infrastructures sanitaires ;
- Les activités de promotion de la santé.
Pour les participants, la fiscalité du tabac est donc bien plus qu’une simple mesure budgétaire : c’est un investissement dans le capital humain et la résilience du système de santé camerounais.
Les produits nicotiniques émergents : une nouvelle menace pour les jeunes
Un autre sujet a retenu l’attention des participants : l’essor des produits nicotiniques innovants. Ces dispositifs, souvent présentés sous forme de stylos, montres connectées, rouges à lèvres ou bonbons, ciblent délibérément les adolescents via des stratégies marketing sophistiquées.
Une vidéo projetée lors de l’atelier, montrant un adolescent utilisant une cigarette électronique dissimulée dans une montre, a marqué les esprits. L’OMS rappelle que ces produits ne sont pas anodins : ils créent une dépendance, exposent à des substances toxiques et risquent de banaliser la consommation de nicotine chez les plus jeunes.
Les experts ont appelé à anticiper leur encadrement réglementaire et fiscal avant qu’ils ne s’implantent durablement sur le marché camerounais.
Des recommandations fortes pour une politique publique transformative
À l’issue des trois jours de travaux, les participants ont formulé une série de recommandations concrètes pour faire de la fiscalité du tabac un levier de santé publique et de développement :
- Augmenter progressivement la taxe spécifique minimale jusqu’à 15 000 FCFA pour 1 000 cigarettes ;
- Appliquer uniformément cette fiscalité aux produits importés et locaux ;
- Renforcer le dialogue au niveau de la CEMAC sur les droits d’accise ;
- Créer un groupe technique national dédié à la fiscalité du tabac ;
- Mettre en place un système permanent de suivi-évaluation ;
- Améliorer la disponibilité des données fiscales et commerciales ;
- Accélérer la création d’un Fonds national de lutte contre le tabac ;
- Développer un système national de traçabilité des produits du tabac.
Ces mesures s’accompagneraient d’actions complémentaires : intensification des campagnes de sensibilisation, accompagnement des producteurs de tabac vers des cultures alternatives, mise en œuvre du Protocole pour éliminer le commerce illicite des produits du tabac, et renforcement des mécanismes de traçabilité.
Pour le Dr Colette Taka Joro, Secrétaire Permanent du Comité National de Lutte contre la Drogue, des dialogues de haut niveau avec le gouvernement et les parlementaires seront essentiels pour accélérer l’adoption de ces réformes et en garantir l’appropriation.
Une feuille de route pour l’avenir du Cameroun
En clôturant l’atelier, le Dr Hassan Ben Bachir, Directeur de la Promotion de la Santé au ministère de la Santé publique, a résumé l’esprit des échanges : « La fiscalité du tabac n’est pas qu’un outil de collecte de recettes. C’est un investissement dans la santé de notre population. En protégeant les jeunes contre l’initiation au tabagisme et en renforçant le financement de notre système de santé, nous bâtissons l’avenir du Cameroun. Les recommandations issues de cet atelier constituent une feuille de route solide pour transformer les données scientifiques en politiques publiques au service de tous. »
À Mbankomo, une conviction commune a émergé : la fiscalité du tabac est bien plus qu’une question économique. C’est un instrument de prévention, un mécanisme de protection des jeunes, un levier de mobilisation des ressources nationales et un investissement durable dans le capital humain du pays.
Les données analysées durant l’atelier confirment qu’une politique fiscale ambitieuse peut simultanément réduire la consommation de tabac, sauver des vies, diminuer le poids des maladies non transmissibles et générer des ressources substantielles pour financer les priorités sanitaires nationales.
Chaque hausse de taxe représente des milliers de vies sauvées. Chaque réforme fondée sur des preuves dessine un Cameroun où moins de jeunes commencent à fumer, où les familles sont mieux protégées contre les conséquences du tabagisme, et où le système de santé dispose des moyens nécessaires pour répondre durablement aux besoins de la population.
En faisant de la fiscalité du tabac un pilier stratégique de santé publique et de financement durable, le Cameroun a l’opportunité d’investir aujourd’hui dans la santé des générations futures.
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