Picture taken about 15 km North-West of Niamey during the dry cooler season in the Sahel
La région du Sahel, autrefois au cœur de l’actualité mondiale, semble aujourd’hui plongée dans un silence médiatique trompeur. Pourtant, derrière cette absence de couverture journalistique se cache une multiplication des crises : expansion jihadiste, dérive autoritaire et effondrement des structures étatiques dans les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES).
Alors que les conflits en Ukraine, à Gaza ou en République démocratique du Congo captivent l’attention internationale, les violences au Sahel s’aggravent sans relâche. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, trois États membres de l’AES, subissent une hausse alarmante des attaques terroristes et une répression systématique des libertés fondamentales. Les régimes militaires, arrivés au pouvoir par des coups d’État successifs, avaient promis d’éradiquer la menace jihadiste. Résultat ? Une intensification sans précédent des violences, avec des conséquences dévastatrices pour les populations civiles.
L’AES face à la montée en puissance des groupes jihadistes
Le Sahel est désormais la région la plus touchée au monde par le terrorisme islamiste. En 2024, le nombre de morts liés à ces violences a été multiplié par trois depuis 2021, atteignant plus de 11 200 victimes. Pourtant, ce bilan ne reflète qu’une partie de la réalité : les forces de sécurité locales et leurs alliés russes seraient responsables d’autant de morts civiles que les groupes armés eux-mêmes. Une situation qui place les populations dans une vulnérabilité extrême.
Au Mali : entre jihadistes, séparatistes et mercenaires russes
Le Mali illustre la complexité des dynamiques sécuritaires dans la région. Depuis l’expulsion de la MINUSMA en 2023, le pays fait face à une reprise des conflits armés, notamment avec les groupes séparatistes touaregs du Nord. Les autorités maliennes, soutenues par des mercenaires du groupe Wagner, mènent une politique de reconquête territoriale qui s’avère coûteuse et inefficace. En octobre 2023, la reprise de Kidal, une ville sous contrôle rebelle depuis dix ans, a été présentée comme une victoire symbolique. Pourtant, cette avancée n’a en rien affaibli les groupes jihadistes, bien au contraire.
En juillet 2024, une embuscade meurtrière à Tinzaouaten, à la frontière algérienne, a coûté la vie à 40 soldats maliens et 80 mercenaires russes. Quelques mois plus tard, en septembre, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, a mené deux attaques simultanées contre une école de gendarmerie et l’aéroport militaire de Bamako. Bilan : plus de 70 morts parmi les forces de sécurité et la destruction de l’avion présidentiel. Ces opérations, d’une audace stratégique inédite, révèlent l’incapacité de l’État à contrôler son territoire.
Les civils, eux, paient le prix fort. En juillet 2024, une attaque lors d’un mariage dans la région de Mopti a fait 40 morts. En représailles, des frappes de drones de l’armée malienne ont tué plus de 20 civils. En février 2025, une embuscade contre un convoi militaire escortant des civils a fait plus de 50 victimes. Malgré ce chaos, les Maliens conservent une confiance relative dans leurs forces armées, selon les sondages de 2024.
Au Burkina Faso : l’État cède du terrain face à la violence jihadiste
Depuis le coup d’État de 2022, la situation sécuritaire du Burkina Faso n’a cessé de se dégrader. En 2024, les forces armées ont perdu le contrôle de 60 % du territoire, tandis que le JNIM s’étendait dans 11 des 13 régions du pays. Le bilan humain est effroyable : les décès liés aux violences ont augmenté de 68 % entre 2022 et 2023, et 2024 s’annonce encore plus meurtrier.
L’attaque la plus sanglante de l’histoire du pays s’est produite en août 2024 à Barsalogho. Alors que des civils creusaient des tranchées pour défendre la ville, des jihadistes du JNIM ont lancé une attaque d’une violence inouïe, faisant entre 130 et 600 victimes. En réponse, l’armée burkinabè a commis des exactions massives, comme l’exécution sommaire de 223 civils en février 2024. Les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), des miliciens armés par l’État, ont également été impliqués dans des massacres, ciblant notamment les communautés peules.
Cette stratégie, loin d’endiguer la menace jihadiste, a militarisé la société burkinabè. Le recrutement massif de VDP, fondé sur des critères communautaires excluant largement les Peuls, a intensifié les tensions ethniques. En 2024, des témoignages ont révélé des recrutements forcés d’opposants politiques et l’envoi de miliciens en première ligne comme « chair à canon ». Résultat : le Burkina Faso compte désormais plus de 2 millions de déplacés internes, un record dans la région.
Au Niger : une détérioration sécuritaire rapide
Bien que le Niger ait longtemps été moins exposé que ses voisins à la violence jihadiste, la situation s’est rapidement dégradée depuis le coup d’État de 2023. Les forces nigériennes ont vu leur létalité augmenter, tuant trois fois plus de civils en 2024 qu’en 2022. En 2024, elles ont subi 51 attaques en neuf mois, soit presque le double des chiffres de 2023.
Les groupes jihadistes, notamment l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), ont mené des attaques de plus en plus meurtrières. En mars 2024, 23 soldats nigériens ont été tués dans la région de Tillabéri. En décembre, deux attaques successives ont fait 39 morts civils à la frontière avec le Burkina Faso. En mars 2025, l’EIGS a attaqué une mosquée, tuant 44 personnes. Malgré cette escalade, la situation reste moins critique que dans les autres pays de l’AES.
Des transitions politiques qui s’éternisent : un pouvoir qui se consolide
Les régimes militaires de l’AES ont tous prolongé leurs périodes de transition, transformant des promesses démocratiques en mandats prolongés indéfiniment. Au Mali, après des reports successifs, la junte a obtenu une transition de deux à cinq ans, permettant au colonel Goïta de rester au pouvoir jusqu’en 2029. Une auto-promotion au grade de général d’armée en octobre 2024 a symbolisé cette mainmise sur l’État.
Au Burkina Faso, le capitaine Traoré a suivi la même voie, fixant une transition de 60 mois et se maintenant au pouvoir jusqu’en 2029. Au Niger, après 18 mois de reports, une transition d’au moins cinq ans a été proposée en février 2025. Le général Tchiani, chef de la junte, s’est lui aussi auto-promu général d’armée et a prêté serment pour un mandat de cinq ans en mars 2025.
Ces prolongations permettent aux dirigeants de consolider leur pouvoir et de renforcer la confédération de l’AES. En évitant des élections, ils évitent également les conséquences économiques et politiques d’un rapprochement avec la CEDEAO. De plus, ces régimes ont désormais la marge nécessaire pour nouer de nouveaux partenariats internationaux, comme en témoigne le soutien récent de la Russie à la force conjointe de l’AES.
Dérive autoritaire : le contrôle de l’information comme outil de pouvoir
Faute de contrôler pleinement leur territoire, les régimes de l’AES ont choisi de maîtriser l’espace informationnel. Depuis les coups d’État, les médias indépendants et étrangers ont été interdits ou suspendus, les journalistes locaux réprimés, et les opposants politiques réduits au silence. Les partis politiques et les organisations de la société civile ont été suspendus ou placés sous haute surveillance.
Au Mali, les autorités ont interdit RFI et France 24 en 2022, puis retiré la licence de diffusion de la chaîne privée Joliba TV News en novembre 2024. Au Burkina Faso, RFI, France 24 et Jeune Afrique ont été suspendus, tandis que des journalistes ont été enrôlés de force dans l’armée. Au Niger, RFI et France 24 ont été suspendus dès le coup d’État de 2023, et les passeports des étrangers sont désormais retenus à l’arrivée, limitant les déplacements.
Cette stratégie de contrôle permet aux régimes de dissimuler la réalité du terrain. En octobre 2024, le gouvernement burkinabè affirmait contrôler 70 % du territoire, un chiffre identique à celui attribué aux groupes jihadistes par des recherches extérieures. Pour les populations, il devient de plus en plus difficile d’accéder à une information fiable.
Un silence médiatique dangereux : pourquoi le Sahel ne doit pas être oublié
Le Sahel a disparu des unes des médias internationaux, mais les crises qui y sévissent ne sont pas résolues – bien au contraire. L’insécurité alimentaire s’aggrave : entre juin et août 2025, 52,7 millions de personnes en Afrique de l’Ouest pourraient souffrir de la faim. Le nombre de déplacés internes a atteint un record : plus de 3,1 millions de personnes au Burkina Faso, au Niger, au Mali et au Tchad en mars 2025.
L’Europe et les puissances occidentales, confrontées à d’autres urgences, semblent se désengager progressivement de la région. Pourtant, les crises du Sahel pourraient avoir des répercussions bien au-delà de l’Afrique. Une stabilisation de la région est essentielle pour éviter que le terrorisme et les conflits ne s’étendent.
Alors que l’Union européenne réévalue son approche, des signes timides de reprise des contacts émergent. Mais avant de s’engager davantage, l’Europe devra clarifier ses priorités : que veut-elle accomplir au Sahel ? Avec quels partenaires ? Et dans quel cadre ?
Une chose est sûre : dans un monde de plus en plus polarisé, renforcer les liens entre continents et les solidarités internationales est plus crucial que jamais pour faire face aux défis globaux.
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