17 juin 2026

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Le propos d’Ousmane Sonko sur France-Sénégal : un débat sur l’identité qui ressurgit

DÉRAPAGE

Le propos d’Ousmane Sonko sur France-Sénégal : un débat sur l’identité qui ressurgit

À l’approche du match tant attendu entre la France et le Sénégal, une affirmation d’Ousmane Sonko a relancé une discussion que beaucoup croyaient circonscrite aux sphères de la rhétorique identitaire. Le président de l’Assemblée nationale sénégalaise, en déclarant que « quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique », a réactivé une vieille polémique. Cette dernière consiste à assigner les joueurs d’origine africaine de l’équipe de France à leurs racines familiales plutôt qu’à leur citoyenneté française. Une dialectique historiquement portée par des figures comme Jean-Marie Le Pen, Éric Zemmour, et certains supporters argentins, qui suscite aujourd’hui l’interrogation lorsqu’elle émane d’une personnalité politique majeure au Sénégal.

Crédit Photo : AFP

« Quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique. » Cette assertion, formulée juste avant la confrontation France-Sénégal en Coupe du monde, a été perçue par certains comme une simple expression de panafricanisme. Cependant, cette phrase véhicule une conception qui, depuis des décennies, alimente les discours identitaires les plus controversés : l’idée que les athlètes noirs de l’équipe de France seraient avant tout des Africains, et seulement ensuite des Français.

La question mérite d’être posée clairement. De qui parle-t-on exactement ?

Il convient de s’interroger clairement : de qui parle-t-on précisément ? L’équipe de France participant à cette Coupe du monde est exclusivement composée de citoyens français. La majorité d’entre eux sont nés sur le sol français. Kylian Mbappé, originaire de Paris ; Ousmane Dembélé, né à Vernon ; Aurélien Tchouaméni, de Rouen ; William Saliba, de Bondy ; Dayot Upamecano, d’Évreux ; Ibrahima Konaté, de Paris ; Rayan Cherki, de Lyon ; Bradley Barcola, de Villeurbanne ; Désiré Doué, d’Angers ; Warren Zaïre-Emery, de Montreuil. Ces sportifs ont été éduqués en France, ont fréquenté ses écoles, ont été formés par ses éducateurs sportifs et ont développé leurs talents au sein des clubs français. Ils ont gravi les échelons des centres de formation français avant d’endosser le maillot des sélections nationales de jeunes, puis celui de l’équipe A. Ils incarnent le fruit d’un système sportif français, intégralement financé, structuré et développé sur le territoire national.

La France ne se limite pas à sa seule partie métropolitaine. Depuis de nombreuses décennies, les départements et régions d’outre-mer enrichissent également l’histoire du football tricolore. Jocelyn Angloma est né en Guadeloupe, Dimitri Payet à La Réunion. D’autres internationaux proviennent de familles originaires de Martinique, de Guadeloupe, de Guyane ou de La Réunion. Ces territoires font partie intégrante de la République française. Leurs enfants possèdent la nationalité française au même titre que ceux nés à Paris, Lyon ou Marseille. Affirmer qu’une victoire française serait une victoire africaine revient donc à définir ces joueurs par les origines de leurs ascendants plutôt que par leur nationalité, leur parcours personnel ou leur engagement sous les couleurs de la France.

Ce raisonnement n’est pas nouveau.

Ce type d’argumentaire n’est pas inédit. En 1996 déjà, Jean-Marie Le Pen critiquait vertement l’équipe de France. Il dénonçait une sélection qu’il qualifiait de « joueurs étrangers naturalisés » et reprochait à certains internationaux de ne pas entonner la Marseillaise. Il affirmait alors : « Les autres équipes chantent leur hymne national (…) les Français ne le font pas parce qu’ils ne le savent pas ». Ces propos avaient provoqué une indignation générale dans le pays. Aimé Jacquet, alors sélectionneur, avait refusé d’alimenter la controverse, se contentant de rappeler que le maillot bleu était « très bien défendu ». Le capitaine Didier Deschamps avait balayé ces attaques d’un revers de main : « Le Pen dit n’importe quoi. » Quant au Premier ministre de l’époque, Alain Juppé, il avait publiquement exprimé son soutien aux Bleus : « Après ces propos indignes, je tiens à dire que nous sommes fiers des joueurs et que, par leur façon de porter haut le drapeau de notre pays, ils contribuent à donner une certaine idée de la France. »

Le débat aurait pu s’arrêter là. Il a pourtant traversé les décennies.

Le débat aurait pu s’éteindre, mais il a pourtant traversé les décennies, réapparaissant régulièrement dans l’actualité africaine et européenne. Éric Zemmour, plusieurs fois condamné par la justice française pour des propos discriminatoires ou incitation à la haine, a fréquemment remis en question la composition de l’équipe de France. Selon lui, la forte proportion de joueurs noirs serait le signe d’une altération de l’identité nationale. La forme du discours peut varier, mais l’idée fondamentale persiste : certains Français seraient moins légitimes que d’autres en raison de leurs origines. Après la victoire de la France contre l’Argentine lors de la Coupe du monde 2018, puis suite à la finale de 2022 remportée par l’Albiceleste au Qatar, une frange des supporters argentins a multiplié les chants, clamant que l’équipe de France était une formation africaine et non française. De nombreux slogans relayés dans les stades et sur les réseaux sociaux prétendait que les joueurs français « venaient tous d’Afrique ». Ces manifestations ont été universellement condamnées comme des expressions racistes niant l’identité nationale de citoyens français en raison de leur couleur de peau. C’est précisément ce contexte qui rend la déclaration d’Ousmane Sonko si problématique. Qu’un extrémiste européen affirme que Kylian Mbappé ou Aurélien Tchouaméni ne sont pas véritablement français suscite une levée de boucliers immédiate. Qu’un dirigeant politique africain de premier plan reprenne, même sous une forme adoucie, cette même logique mérite une analyse tout aussi approfondie. Car le message sous-jacent demeure identique : les joueurs noirs de l’équipe de France seraient avant tout africains avant d’être français.

Si Didier Deschamps annonçait demain son intention de sélectionner davantage de joueurs blancs pour mieux refléter une certaine vision de la France, les réactions seraient instantanées. Ousmane Sonko lui-même dénoncerait probablement, et à juste titre, une sélection basée sur des critères ethniques. Pourquoi, dès lors, accepter le raisonnement inverse, qui attribue une identité africaine à des joueurs français au seul motif de leurs origines familiales ? Le football ne choisit pas les individus en fonction de leur carnation. Il sélectionne les meilleurs talents disponibles. Kylian Mbappé n’est pas retenu parce qu’il est noir. Aurélien Tchouaméni n’est pas sélectionné parce que ses parents sont originaires d’Afrique. Ils portent le maillot bleu parce qu’ils sont français et qu’ils figurent parmi les footballeurs les plus performants de leur génération. La France n’a jamais exigé de ses joueurs qu’ils fassent un choix entre leurs racines et leur nationalité. Elle leur a demandé de représenter leur pays avec honneur et détermination.

Ousmane Sonko n’est ni Jean-Marie Le Pen ni Éric Zemmour. Cependant, en affirmant que « quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique », il reprend involontairement une argumentation qui définit des joueurs français par leurs origines plutôt que par leur nationalité. Pour un responsable politique de son envergure, ancien Premier ministre et actuel président de l’Assemblée nationale du Sénégal, un tel propos est loin d’être anodin. À force de vouloir célébrer l’Afrique partout et en tout, on risque parfois de nier la réalité des individus : dans ce cas précis, des citoyens français qui jouent pour la France, parce qu’ils sont français.

Une ultime interrogation s’impose. Lors de la Coupe du monde 2002, quand le Sénégal avait triomphé de la France, vingt des vingt-trois Lions de la Teranga évoluaient alors dans des clubs français. Plusieurs d’entre eux avaient été formés au sein des structures sportives françaises, certains étaient même nés en France, et la sélection sénégalaise était dirigée par un entraîneur français, Bruno Metsu. Suivant la logique d’Ousmane Sonko, aurait-il fallu considérer que cette victoire du Sénégal était également, en partie, une victoire de la France ? La réponse est manifestement non. Car ces joueurs incarnaient et représentaient le Sénégal. Exactement de la même manière que les Bleus représentent aujourd’hui la France. C’est peut-être là que réside la principale limite de la formule employée par le président de l’Assemblée nationale sénégalaise.