L’eau, un enjeu vital pour les femmes migrantes au Sénégal
Le 31 juillet marque la Journée internationale de la femme africaine, une date qui rappelle la création de l’Organisation panafricaine des femmes en 1974, née d’une volonté de placer les luttes féminines africaines au cœur de l’histoire des indépendances. En 2026, l’Union africaine a choisi de mettre en avant l’accès à l’eau et à l’assainissement, un défi qui touche particulièrement les femmes en migration. Au Sénégal, ces travailleuses invisibles, souvent ignorées par les politiques publiques, assurent pourtant le fonctionnement quotidien du pays tout en affrontant des réalités précaires.
Le thème de l’année, « Assurer la disponibilité durable de l’eau et des systèmes d’assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063 », résonne comme un écho à leur situation. Car sans accès garanti à ces ressources essentielles, leur dignité et leur capacité à contribuer à l’économie sont mises à rude épreuve. Pourtant, leur rôle est omniprésent : elles nettoient les foyers, tiennent les étals des marchés, cuisinent pour les ménages urbains, et assurent des services vitaux dans l’ombre.
Des travailleuses indispensables, mais largement ignorées
Au Sénégal, la migration interne des femmes est un phénomène massif. Des jeunes femmes quittent les zones rurales pour rejoindre Dakar ou les villes secondaires, où elles s’insèrent dans le travail domestique, le commerce informel ou la restauration. Selon les données disponibles, près de la moitié de la main-d’œuvre du pays évolue dans le secteur informel, avec une majorité de femmes (51,3 % à l’échelle nationale). Pourtant, dans l’agglomération dakaroise, elles ne représentent que 41,5 % de cette main-d’œuvre, souvent cantonnées aux postes les plus précaires : sans contrat, sans couverture sociale, et sans droits reconnus.
Ces migrantes internes portent sur leurs épaules des responsabilités qui dépassent le cadre professionnel. Chaque jour, elles doivent composer avec le manque d’eau courante ou de toilettes décentes dans les quartiers périphériques où elles s’installent. Leur accès à ces services dépend trop souvent de la bonne volonté d’un employeur ou d’un réseau d’accueil, transformant une nécessité vitale en enjeu de dépendance et de vulnérabilité.
Le Sénégal, terre d’accueil et de nouvelles vulnérabilités
Le Sénégal n’est pas seulement un pays de départ : il accueille également des migrantes originaires d’autres pays africains. Selon le dernier recensement, plus de 200 000 étrangers résident sur son sol, dont 44,3 % de femmes. Une grande partie provient de la sous-région : Guinéens (40,3 %), Maliens (14,9 %), Bissau-Guinéens (4,4 %), Gambiens (3,0 %) et Mauritaniens (2,1 %). Dans certaines zones frontalières comme Kédougou, les ressortissants maliens ou guinéens sont même plus nombreux que les Sénégalais nés ailleurs revenus s’installer.
Cette tradition d’hospitalité est aujourd’hui mise à l’épreuve. Depuis plusieurs mois, un discours xénophobe cible particulièrement certains groupes, notamment les Guinéens peuls, accusés de menacer l’équilibre démographique ou de peser sur les services publics. Ce climat de suspicion s’étend aux migrantes africaines, dont le statut administratif précaire les expose à l’exploitation, au harcèlement ou à la violence. Sans accès à des droits fondamentaux comme l’eau ou l’assainissement, leur situation devient encore plus critique.
Migrantes maliennes, burkinabè et nigériennes : un statut menacé
La rupture récente entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel a fragilisé la situation des migrantes venues du Mali, du Burkina Faso ou du Niger. Leur droit de séjour au Sénégal repose désormais sur des déclarations politiques bilatérales, moins stables que le Protocole de 1979 de la CEDEAO. Pour des travailleuses domestiques sans papiers, cette incertitude administrative aggrave leur précarité, notamment pour accéder à des services essentiels comme la santé ou l’éducation de leurs enfants.
Le contexte sécuritaire dans le Sahel, marqué par des attaques meurtrières au printemps 2026, pourrait aussi entraîner une augmentation de la migration féminine en direction du Sénégal. Une vigilance accrue est nécessaire pour garantir que ces femmes ne soient pas les premières victimes de cette instabilité juridique et politique.
Xénophobie et héritage colonial : comprendre les racines du rejet
Pour saisir l’ampleur de ces tensions, il faut remonter aux frontières artificielles tracées lors de la Conférence de Berlin en 1884-1885. Ces découpages, sans égard pour les réalités locales, ont engendré des États postcoloniaux fragiles, cherchant à définir une « autochtonie » pour légitimer leur pouvoir. Cette logique exclut ceux perçus comme des étrangers, parfois après des générations de présence, et alimente des discours xénophobes intra-africains.
Les féministes africaines comme Oyèronké Oyèwùmí et Amina Mama ont montré comment les catégories de genre ont été redéfinies par la colonisation, puis instrumentalisées par les nationalismes postcoloniaux pour contrôler l’appartenance à la nation. Les femmes migrantes, leur fécondité et leurs enfants deviennent ainsi des cibles privilégiées de ces politiques d’exclusion. Penser leur vulnérabilité en parallèle de celle des Sénégalaises en migration interne permet de refuser deux écueils : ignorer la responsabilité du Sénégal envers ceux qu’il accueille, ou appliquer des grilles de lecture étrangères sans les adapter à l’histoire africaine.
Eau et assainissement : des frontières invisibles mais bien réelles
L’accès à l’eau et à l’assainissement n’est pas qu’un enjeu technique : il s’agit d’une frontière invisible qui sépare les femmes en migration des droits fondamentaux. Dans les quartiers périphériques de Dakar, le raccordement aux réseaux reste partiel. Les migrantes, qu’elles soient sénégalaises ou africaines, doivent souvent marcher des kilomètres pour trouver de l’eau potable ou des toilettes sûres, surtout la nuit. Leur lieu de travail n’est pas épargné : pour une domestique logée chez son employeur, l’accès à ces services dépend entièrement de la bonne volonté de ce dernier, sans aucun cadre légal pour le garantir.
Faire de l’eau un enjeu central de l’Agenda 2063, c’est reconnaître que sans solutions durables pour ces femmes, l’objectif continental restera hors de portée. Une politique de l’eau qui ignore leurs quartiers d’installation ou conditionne l’accès aux services à leur statut administratif rate sa cible la plus exposée.
Une hospitalité à réinventer
La Journée internationale de la femme africaine et le thème de l’année 2026 devraient être l’occasion de tirer une conclusion politique claire : sans les migrantes, sénégalaises ou africaines, des pans entiers de l’économie du pays s’effondreraient. Sans un accès garanti à l’eau et à l’assainissement pour ces femmes, dans leurs foyers, sur leur lieu de travail ou dans leurs quartiers, les objectifs de l’Agenda 2063 resteront lettre morte pour celles qui en ont le plus besoin.
L’hospitalité sénégalaise ne peut se limiter aux frontières du pays. Une politique de l’eau qui oublie ces travailleuses invisibles manque le même rendez-vous avec l’histoire. Il est temps de transformer ces célébrations en actions concrètes pour reconnaître leur contribution et protéger leurs droits.
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