21 juillet 2026

Afrique Horizon

Prospective et actualités africaines : économie, diplomatie, développement et souveraineté du continent.

Dette publique du Sénégal : les défis d’une gestion sous pression politique et économique

dette publique du Sénégal : les défis d’une gestion sous pression politique et économique

La gestion de la dette publique au Sénégal s’inscrit aujourd’hui dans un contexte où les enjeux économiques se heurtent aux réalités politiques. Entre refinancement coûteux et recherche de recettes additionnelles, l’État doit naviguer entre urgence budgétaire et viabilité à long terme. Une équation complexe, où chaque décision pèse lourd sur l’équilibre des finances publiques.

une théorie économique confrontée aux chiffres : l’école des choix publics

Popularisée en 1962 par James M. Buchanan et Gordon Tullock, la théorie des choix publics oppose deux temporalités : celle, courte, des calendriers électoraux, et celle, longue, des politiques publiques structurantes. Au Sénégal, cette dualité se matérialise dans la gestion de la dette, où les impératifs de court terme semblent souvent primer sur les perspectives de stabilité financière.

L’analyse des indicateurs actuels révèle une situation préoccupante : la dette publique, évaluée à 23 666,8 milliards de francs CFA fin 2024 (hors secteur parapublic et arriérés), représente 118,8 % du PIB. Un niveau qui interroge la soutenabilité de la dette, d’autant que le service de la dette (principal, intérêts et commissions) absorbe l’intégralité des recettes fiscales pour l’année 2025, soit 4 357,5 milliards de francs CFA. En 2026, la tendance ne s’améliore pas : le service de la dette prévisionnel atteint 5 498 milliards, tandis que les recettes fiscales attendues s’élèvent à 5 384,8 milliards.

recettes fiscales : un levier limité face à l’urgence de la dette

Pour tenter de combler ce déséquilibre, le gouvernement a lancé en août 2025 le Plan de Redressement Économique et Social (PRES), visant à générer 3 173 milliards de francs CFA de recettes supplémentaires d’ici 2028. Ce plan repose sur deux piliers : 2 111 milliards via de nouvelles mesures fiscales directes et 1 062 milliards issus d’un effet multiplicateur. Cependant, les réalisations concrètes au premier trimestre 2026 s’élèvent à seulement 54,2 milliards, un chiffre qui interroge la faisabilité de ces ambitions.

Plusieurs facteurs structurels expliquent cette difficulté : un potentiel fiscal estimé à 25,3 % du PIB (contre un taux de pression fiscale effectif de 18,9 % en 2025), un secteur informel dominant, et une administration encore en cours de modernisation. Même avec les mesures du PRES, l’écart à combler reste significatif, d’autant que la croissance économique hors hydrocarbures peine à dépasser 3,3 % en 2023 et 2,2 % en 2024.

Dans ce contexte, le service de la dette des trois prochaines années dépasse systématiquement les recettes fiscales attendues. En 2025, il représente déjà 106,6 % des recettes fiscales, et pour 2026, la prévision s’établit à 5 497,92 milliards de francs CFA. Une situation qui rend le rééquilibrage par les recettes fiscales peu réaliste à court et moyen terme.

le refinancement, un pari risqué pour la viabilité de la dette

Face à l’impossibilité de couvrir le service de la dette par les recettes fiscales, l’État a massivement recours au marché régional de l’UEMOA. En 2025, 4 004 milliards de francs CFA ont été mobilisés, soit quatre fois plus qu’en 2024 (998 milliards). Pourtant, cette stratégie présente des limites majeures.

D’une part, les taux d’intérêt des nouvelles émissions ont fortement augmenté : entre 6 % et 7 % en 2024, et jusqu’à 7 % et 8 % en 2026, avec une prime de risque accrue. D’autre part, la maturité moyenne des nouvelles dettes est réduite, passant de 8,7 ans pour la dette extérieure à 3,6 ans pour la dette domestique. Résultat : le refinancement actuel coûte plus cher que la dette qu’il remplace, aggravant mécaniquement le poids de la dette.

En 2025, l’encours de la dette a bondi de 1 531,68 milliards de francs CFA pour atteindre 25 198,48 milliards, tandis que le ratio dette/PIB s’améliore légèrement à 112 % grâce à l’apport des hydrocarbures. Sans cette nouvelle ressource, le ratio aurait atteint 124 %. Cette amélioration reste donc fragile et dépendante de facteurs externes.

dette et croissance : une équation instable

Trois indicateurs clés permettent d’évaluer la dynamique de la dette au Sénégal : le taux d’intérêt apparent, le taux de croissance du PIB et le solde primaire. En 2025, le solde primaire était négatif à – 401,7 milliards de francs CFA (– 1,8 % du PIB), tandis que le taux d’intérêt apparent de la dette (4,59 %) dépassait le taux de croissance hors hydrocarbures (2,2 %). Pour stabiliser la dette à 119 % du PIB, un solde primaire stabilisant de + 2,7 % du PIB aurait été nécessaire, ce qui n’a pas été atteint.

En 2026, la situation ne s’améliore pas : le solde primaire prévisionnel est de – 246 milliards de francs CFA, avec un taux d’intérêt apparent à 4,79 % et une croissance hors hydrocarbures attendue à 3,2 %. Le solde primaire stabilisant requis (+ 1,9 % du PIB) reste supérieur au solde effectif, confirmant le risque d’un effet boule de neige sur la dette.

vers une renégociation inévitable ?

La création d’une Direction Générale des Financements et de la Dette marque une avancée institutionnelle majeure, mais elle ne suffit pas à résoudre la crise quantitative de la dette. Pour éviter un enlisement, une renégociation globale s’impose : allègement des échéances, baisse des taux d’intérêt, voire décote nominale sur certains encours.

Repousser cette décision reviendrait à alourdir le coût budgétaire et économique du refinancement actuel, en étouffant l’investissement public et en évincant les acteurs privés du marché financier domestique. Le pragmatisme économique doit donc primer sur toute considération idéologique, sous peine de reporter indéfiniment l’inévitable ajustement.