La position française face à la situation complexe que traverse le Mali se précise. Bruno Fuchs, figure centrale de la diplomatie française en tant que président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, a partagé ses analyses de manière directe, offrant un aperçu des orientations envisagées pour l’actualité africaine.
Au-delà des perspectives optimistes concernant la future influence de la France sur le développement continent — notamment par la suppression des « irritants » tels que le franc CFA ou les contraintes de visas —, l’aspect le plus frappant de ces déclarations réside dans une profonde contradiction. Elles oscillent entre la promesse d’une rupture avec les vestiges de la Françafrique et une persistance manifeste à vouloir restaurer une influence perdue face à la Russie.
Les commentaires les plus provocateurs et troublants concernent la situation malienne. Bruno Fuchs, rejoignant probablement certaines analyses stratégiques, suggère un scénario clair : « Les Russes sont en train de négocier leur départ du Mali et la junte au pouvoir à Bamako va tomber dans quelques semaines ou quelques mois. » Cette projection fait écho à des événements récents, notamment une attaque complexe survenue le 25 avril, qui, selon certains, conforte ces prévisions.
Interrogé sur une éventuelle satisfaction française face à l’échec militaire russe dans le nord du Mali, Bruno Fuchs a reformulé une déclaration présidentielle en affirmant que « D’avoir sorti le partenaire français, c’est contre-productif. » Le message est clair. Il a ensuite poursuivi son analyse, déclarant : « La junte malienne, je pense, a quelques jours à vivre ou quelques semaines à vivre. Aujourd’hui, elle est en position de faiblesse par rapport au FLA et au JNIM. Et donc le régime au Mali va changer dans quelques semaines, quelques mois, c’est inéluctable. »
« D’avoir sorti le partenaire français, c’est contre-productif »
Le parlementaire a ensuite abordé un sujet particulièrement délicat. Il a présenté l’idée que « les Maliens ont le choix entre les djihadistes intégristes – pas pour tous (…) et les rebelles du FLA, d’un côté, et de l’autre la vie démocratique, les libertés publiques, la vie d’avant au Mali. » Il insiste : « La vie au Mali risque de changer », omettant la longue période de quatorze années de conflit déjà endurées par la population.
« Comment intégrer le JNIM ?«
Avec une assurance notable, Bruno Fuchs a dépeint l’avenir politique du Mali, esquissant deux scénarios possibles. Le premier envisage une acceptation de la négociation par Bamako. « Si la junte et le président Assimi Goïta sont raisonnables, ils ouvrent les négociations. Il y aurait une période de transition de trois à six mois avec l’un des militaires de la Transition – je ne vais pas donner de noms, mais qui ne serait pas Assimi Goïta –, qui va jusqu’aux élections avec une période électorale dans trois ou six mois. » Au-delà du calendrier qui semble irréaliste, une telle transition, potentiellement influencée par le JNIM, soulèverait une question cruciale : « la question se pose : dans la gouvernance, dans le travail commun, comment intégrer le JNIM ? » Cette interrogation est lourde de sens, car le JNIM est lié à al-Qaida, et son chef, Iyad Ag Ghali, fut un adversaire majeur de la France, qui a payé un lourd tribut dans la lutte contre ce groupe au Sahel.
Sur le JNIM, Bruno Fuchs semble disposer d’informations privilégiées, potentiellement plus complètes que celles de nombreux Maliens. Il a ainsi révélé : « Je pense que le JNIM est prêt à déposer les armes et à arrêter la lutte armée, à condition de participer à la vie politique du pays. Pas de prendre le contrôle du Mali, mais de participer à la vie politique. » Le président de la commission des Affaires étrangères n’a pas expliqué pourquoi l’acteur le plus puissant sur le terrain se contenterait d’une simple participation sans chercher à asseoir sa domination. Cela soulève un dilemme complexe : « la question qui va se poser pour nous, Européens ou Français, que fait-on ? Supporte-t-on cette transition dans laquelle le JNIM a un rôle politique ou on ne la supporte pas ? Je n’ai pas la réponse, mais c’est un vrai problème de conscience et un vrai problème politique. » Effectivement, c’est une question sérieuse, non seulement pour les Européens et les Français, mais avant tout pour les Maliens.
« Le pire: l’Afghanistan »
- Bruno Fuchs a ensuite présenté un second scénario. « La junte veut résister absolument, ne discute pas et, à un moment ou un autre, se retrouve en position de faiblesse. Les Russes sont en train de négocier leur départ, contrairement à ce qu’ils disent (…) Là, à un moment, la junte tombera. Si ce n’est pas négocié, ce sera certainement pire que s’il y avait eu une négociation. » Il n’a pas précisé pour qui ce serait « pire » : pour le Mali, pour la région, ou pour la France. Revenant à son premier scénario, le député a développé ce que pourraient engendrer les négociations espérées.
« On peut être dans un schéma à la mauritanienne, c’est-à-dire un régime religieux ; un schéma nigérian, c’est-à-dire un État fédéral au Mali dans lequel quelques États ou un État appliquent la charia (….) et d’autres non. Donc un État fédéral finalement, avec des régimes différents, qui garantit la représentativité et le rôle de chacune des communautés dans la vie du pays, la vie politique du pays, comme au Nigeria par exemple. » Ce scénario a la préférence de Bruno Fuchs : une République islamique modérée où chaque communauté verrait sa représentativité et son rôle garantis. Comment cela se mettrait-il en place ? Il ne l’a pas détaillé, ce qui aurait pu faire progresser le débat. Le défi au Mali réside dans le fait que les communautés partagent le même espace, et l’idée de « bantoustans » n’est pas applicable. L’ensemble de cette vision reste donc assez vague.
Le second scénario, le « schéma ultime », est celui de l’Afghanistan. Autant Bruno Fuchs semble à l’aise avec le premier, autant il ne « souhaite pas qu’on puisse avoir un Afghanistan en plein cœur du Sahel, parce qu’après, cela aura des conséquences sur toute la zone », touchant les pays du Sahel, mais aussi leurs voisins comme la Guinée, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo. Il a conclu par un simple « Compliqué ».
« Les Russes seraient prêts à rentrer »
Face à ces révélations catégoriques, la question de la présence russe a été relancée : « Vous avez des éléments qui vous indiquent que les Russes sont sur le départ de Bamako? »
Bruno Fuchs a répondu affirmativement : « Ils négocient. Ils ont replié leurs positions. Il y a des négociations actuellement. » Quant à l’issue de ces pourparlers, elle reste incertaine, « tout dépend du JNIM, tout dépend de la junte ». Cependant, il est convaincu que les Russes « seraient prêts à rentrer, moyennant quand même un certain nombre de garanties sur les actifs qu’ils exploitent aujourd’hui au Mali, les mines d’or, par exemple, pour lesquelles ils n’ont pas très envie de se sentir spoliés, même si leur légitimité à les exploiter, à mon avis, est assez discutable. »
Bien que Bruno Fuchs souhaite clore le chapitre de la Françafrique, en dénonçant un comportement hérité de la colonisation et une incapacité à accepter la résistance, il n’en a pas moins une opinion tranchée sur la légitimité de l’exploitation des ressources maliennes. La prospective Afrique et la diplomatie africaine sont au cœur de ces enjeux.
Le sous-entendu est clair : la France, ou plus largement l’Europe, serait plus légitime que la Russie pour exploiter ces ressources. Pourquoi ? Parce que la France « est fiable dans ses engagements », contrairement aux Américains et aux Russes « qui sont en train de quitter le Mali parce que cela ne se passe pas bien pour eux. » Non sans contradiction, il a cité l’exemple de la Centrafrique, où « on a normalisé nos relations, on a retrouvé des relations normales avec le président Faustin Archange Touadéra », malgré la présence russe. Il a conclu qu’il fallait « apprendre à travailler avec tout le monde. »
Avec tout le monde, sauf, semble-t-il, les dirigeants de l’Alliance des États du Sahel, dont la souveraineté Afrique est un enjeu majeur.
Plus d'histoires
Sénégal : un tournant politique majeur avec le départ du premier ministre
Sénégal : remaniement surprise au sommet de l’état
Sénégal : rupture entre le président Faye et son Premier ministre Sonko