24 avril 2026

Burkina Faso : le capitaine traoré, les peuls et le défi du panafricanisme

Depuis son coup d’État de septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré s’est érigé en symbole continental au Burkina Faso, en fustigeant l’impérialisme occidental, en exigeant le départ des troupes françaises et en se réclamant de l’héritage de Thomas Sankara. Sa rhétorique souverainiste a résonné fortement sur les réseaux sociaux, de Dakar à Lagos, le propulsant au rang de figure emblématique. Pourtant, des organisations internationales de défense des droits humains rapportent, depuis son accession au pouvoir, des atrocités ethniques perpétrées par ses milices à l’encontre des Peuls, une communauté ancestrale et transnationale du continent africain. Ce fossé entre les discours et les faits soulève une interrogation cruciale : la prétention panafricaniste de ce régime est-elle compatible avec de telles réalités ?

La réalité des violences ethniques documentées

Les 10 et 11 mars 2025, la ville de Solenzo et ses environs, situés dans la région de la Boucle du Mouhoun, ont été le théâtre de massacres de civils peuls par des miliciens des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), la force paramilitaire pro-gouvernementale mise en place par Traoré. Human Rights Watch a analysé onze vidéos diffusées en ligne, montrant des dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants décédés ou agonisants, certains ligotés, tandis que des hommes en uniformes de milices locales déambulaient parmi les victimes. L’une de ces vidéos révèle la dimension ethnique explicite des violences, avec une voix hors champ s’adressant à une femme peule : « Vous, les Peuls, vous pensez que vous pouvez prendre le contrôle du Burkina Faso ? Vous n’y arriverez jamais ! Ce qui vous reste à faire ici, c’est de disparaître. »

L’incident de Solenzo n’est pas un événement isolé ou une erreur de parcours. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Traoré, les agressions contre les communautés peules ont connu une recrudescence notable, principalement due à l’intensification des opérations des VDP. La lutte contre les groupes armés islamistes a conduit à une confusion délibérée entre combattants et civils peuls, entraînant des abus généralisés. Un éleveur de soixante ans, rescapé de l’attaque du 11 mars dans la Boucle du Mouhoun, témoigne sans ambages : « Depuis l’arrivée d’Ibrahim Traoré… avec le recrutement massif de VDP, les choses ont changé. »

Le bilan est alarmant. Entre janvier et juillet 2024, l’armée burkinabè et les VDP auraient causé la mort d’au moins un millier de civils, selon l’organisation ACLED, et de nombreuses disparitions forcées ont été enregistrées lors d’opérations antiterroristes. Auparavant, le 25 février de la même année, l’armée avait exécuté sommairement au moins 223 civils, dont 56 enfants, dans les villages de Nondin et Soro, dans la région du Nord. Ces exécutions massives portent, d’après Human Rights Watch, les caractéristiques de crimes contre l’humanité.

La réaction des autorités face aux révélations sur les massacres de Solenzo fut tout aussi édifiante. Le 22 mars 2025, Ibrahim Traoré a qualifié les publications de la presse internationale de « médias impérialistes mensongers » visant à semer la discorde, menaçant ensuite ceux qui « se laissent manipuler » de les « aligner » et de les « allumer comme les autres ». Ces menaces ont rapidement été suivies d’effets : cinq membres d’une ONG ayant dénoncé ces événements ont été enlevés en plein Ouagadougou par des agents des services de sécurité. Le ciblage ethnique ne relevait donc pas d’une dérive, mais semblait anticipé, organisé et prémédité.

Le panafricanisme originel : une vision de l’unité

Pour apprécier l’ampleur du décalage idéologique entre les déclarations du capitaine Traoré et ses actions, il est essentiel de se référer aux fondements du panafricanisme authentique. Ce mouvement, né au début du XXe siècle avec des figures telles que W.E.B. Du Bois et Marcus Garvey, puis structuré sur le continent par Kwame Nkrumah, Sékou Touré, Julius Nyerere et Thomas Sankara lui-même, repose sur des principes philosophiques clairs : l’unité des peuples africains au-delà des frontières et des ethnies, la dignité inhérente à chaque individu africain, et la lutte contre toute forme d’oppression, y compris celle exercée par des dirigeants africains sur leur propre population.

Sankara, dont Traoré se réclame régulièrement, était sans équivoque sur ce point. Sa révolution de 1983 était ancrée dans l’inclusion : il s’efforçait de réconcilier les communautés rurales, de valoriser les cultures minoritaires, et n’aurait jamais cautionné l’éradication d’un groupe ethnique au nom d’une menace sécuritaire. De son côté, Nkrumah avait formulé l’idée que l’unité africaine était indissociable de la justice sociale interne : un État qui opprime une partie de sa population ne peut en aucun cas être le vecteur d’une émancipation continentale.

Un observateur burkinabè a lucidement exprimé cette tension : « À trop vouloir récupérer le passé pour masquer le présent, à trop vouloir se poser en héritier, on finit par faire porter les chaînes que l’on prétendait ôter aux Africains. La révolution sans la justice et la liberté est un vain mot qui ne profitera qu’à ceux qui sont au pouvoir. »

Le paradoxe de la souveraineté : pour qui et contre qui ?

Ibrahim Traoré a maintes fois exhorté ses pairs africains à « cesser de se comporter comme des marionnettes qui dansent chaque fois que les impérialistes tirent les ficelles ». Cette formule, largement relayée en ligne, cristallise son positionnement : une souveraineté africaine face aux puissances étrangères. Cependant, une souveraineté qui s’exerce contre les Peuls du Burkina Faso, contre les journalistes emprisonnés, contre les partis politiques désormais dissous (le 29 janvier 2026, le gouvernement de la « Révolution progressive populaire » a dissous l’ensemble des partis politiques), ne saurait être qualifiée de souveraineté populaire. Il s’agit plutôt d’une autocratie militaire déguisée en mouvement révolutionnaire.

Le paradoxe fondamental du régime Traoré réside ici : il prétend libérer l’Afrique de la domination extérieure tout en instaurant une domination intérieure basée sur l’ethnicité. Les Peuls, dont une part significative de la population est présente dans plus d’une vingtaine de pays africains, du Sénégal au Soudan, de la Guinée au Cameroun, représentent l’un des peuples les plus continentaux qui soient. Les persécuter au nom d’une identité nationale burkinabè restrictive constitue un acte profondément anti-panafricaniste : c’est refuser à un peuple africain sa légitimité sur le sol africain.

Par ailleurs, le rapprochement de Traoré avec la Russie contredit la rhétorique anti-impérialiste dans ses fondements mêmes. En 2024, la Russie a déployé l’Africa Corps, composé de mercenaires issus de l’ex-Groupe Wagner. Substituer une tutelle française par une tutelle russe, tout en laissant des milices perpétrer des massacres de civils, ne constitue pas une révolution. C’est un simple changement de suzerain.

Le silence préoccupant d’une partie de la diaspora

Ce qui rend la situation d’autant plus inquiétante est l’indulgence dont bénéficie Traoré auprès de certains cercles de l’opinion panafricaniste mondiale. Des personnalités comme le rappeur américain Meek Mill ont exprimé leur admiration pour « l’énergie et le cœur » du capitaine, parfois sans une connaissance approfondie des réalités politiques burkinabè. Les plateformes numériques ont contribué à forger un mythe autour de lui, celui du jeune révolutionnaire africain pur et insoumis, au détriment d’une analyse rigoureuse de ses actions à la tête de l’État.

Ce phénomène n’est pas inédit. Un nationalisme mal informé a souvent servi à dissimuler les crimes de dirigeants africains, en parant leur autoritarisme d’un vernis anti-colonial. La mission du panafricanisme authentique est précisément de résister à cette mystification : admirer la rupture avec la France sans s’interroger sur les massacres de Solenzo, c’est privilégier le symbole à la substance, le geste à la vie humaine.

La dignité peule : une question panafricaine essentielle

La véritable épreuve d’une vision panafricaniste ne réside pas dans les discours prononcés lors de forums internationaux. Elle se mesure au sort réservé à la veuve peule de Solenzo, à l’éleveur déplacé de la Boucle du Mouhoun, à l’enfant de onze ans ayant survécu au milieu des cadavres. Nkrumah, Sankara et Lumumba n’ont pas sacrifié leur vie pour qu’un chef militaire africain organise des pogroms contre ses propres citoyens. Le panafricanisme n’est pas une simple esthétique de la rupture avec l’Occident ; c’est une éthique de la solidarité entre Africains. À cet égard, au vu de ses actions documentées, le bilan du capitaine Traoré interpelle autant qu’il divise.

Le capitaine Traoré exerce un contrôle direct sur les forces armées et dirige le pays sans aucun contre-pouvoir institutionnel, ayant proclamé en avril 2025 que le Burkina Faso était désormais engagé dans une « révolution progressiste populaire ». Une révolution qui, pour les Peuls de la Boucle du Mouhoun, s’apparente à une condamnation à mort ethnique.