14 mai 2026

Retrait de la CEDEAO : le pari dangereux du Mali et de ses alliés sahéliens

Le risque stratégique d’un isolement croissant

En matière de géopolitique, une mauvaise évaluation du contexte peut avoir des conséquences fatales. La décision de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui regroupe le Mali, le Burkina Faso et le Niger, de rompre ses liens avec la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) apparaît de plus en plus comme une manœuvre périlleuse plutôt qu’une affirmation de souveraineté.

Alors que l’Afrique de l’Ouest subit les assauts continus de groupes extrémistes tels que Boko Haram et l’État Islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), la cohésion régionale aurait dû être la priorité absolue. Au lieu de cela, la fragmentation s’est installée. Or, en matière de sécurité, la division n’est pas seulement inefficace, elle est extrêmement dangereuse.

Le bloc de l’AES a justifié son retrait en affirmant que la CEDEAO était devenue un instrument de contrôle néocolonial, notamment sous l’influence française. Si cet argument peut trouver un écho historique, il ne doit pas occulter les réalités actuelles. S’éloigner d’une architecture de sécurité régionale sans disposer d’une alternative locale crédible et robuste n’est pas un gage d’indépendance, mais une exposition accrue à la vulnérabilité.

Des alliances fragiles et une sécurité compromise

La réorientation vers la Russie comme partenaire de sécurité a été présentée comme un rééquilibrage stratégique. Cependant, la réalité sur le terrain suggère une dépendance sans garanties solides. La posture internationale de Moscou est transactionnelle : son soutien est maintenu uniquement tant qu’il coïncide avec ses intérêts nationaux. C’est un précédent bien établi.

Les récentes offensives insurgées coordonnées dans plusieurs villes maliennes, notamment Bamako, Sévaré, Mopti, Tessalit, Gao, Kati et Kidal, ont révélé des failles critiques. Le bouclier attendu des alliances extérieures s’est montré poreux. Plus préoccupant encore, la faible réaction des autres membres de l’AES, le Burkina Faso et le Niger, soulève des questions fondamentales sur la crédibilité opérationnelle d’une coalition qui peine à se mobiliser pour défendre l’un des siens.

Un contraste avec l’héritage de l’ECOMOG

Cette situation tranche avec les interventions passées du groupe de surveillance de la CEDEAO, l’ECOMOG. Sous le leadership du Nigeria, cette force est intervenue avec succès au Liberia et en Sierra Leone, stabilisant les gouvernements et restaurant un semblant d’ordre durant des périodes de chaos total. De même, en Gambie, alors qu’une crise politique majeure se profilait lorsque le président sortant Yahaya Jammeh refusait de céder le pouvoir, des troupes nigérianes sous mandat de la CEDEAO ont suffi à le persuader de s’exiler. Ces actions, bien qu’imparfaites, étaient le fruit d’une action collective fondée sur un destin partagé.

La géographie, une réalité incontournable

Le nœud du problème réside dans un fait simple : la géographie ne se négocie pas. Les États ouest-africains sont liés par leurs frontières, leur culture et les effets de contagion de l’instabilité. Quand le Mali est en proie aux flammes, le Niger en respire la fumée. Quand le Burkina Faso souffre, le Ghana en ressent les secousses. La sécurité dans cette région est indivisible.

La leçon à tirer d’exemples comme celui de l’Iran n’est pas simplement la défiance, mais le renforcement des capacités internes. Une véritable stratégie de défense doit s’appuyer sur des capacités militaires, des infrastructures de renseignement et une innovation technologique nationales. Les partenariats extérieurs peuvent compléter, mais jamais remplacer, la force intérieure. L’Iran, isolé, a investi dans sa propre capacité de défense plutôt que dans des alliés externes. Pour les nations de l’AES, cela signifie qu’elles n’ont pas à choisir entre une domination française et une fiabilité russe incertaine. L’autosuffisance est le garant ultime de la souveraineté.

Vers une nouvelle stratégie de survie

Pour le Sahel, cela implique de développer des réseaux de renseignement locaux, des unités d’intervention rapide et des systèmes d’alerte précoce transfrontaliers, en collaboration avec leurs voisins ouest-africains. Les terroristes de Boko Haram ou de l’ISWAP ne respectent ni les lignes de l’AES ni celles de la CEDEAO ; ils exploitent les brèches entre elles.

Le chemin à suivre pour les États de l’AES exige une recalibration de leur stratégie. Premièrement, investir de manière agressive dans une architecture de sécurité indigène. Deuxièmement, renouer le dialogue diplomatique avec la CEDEAO, non par soumission, mais par nécessité stratégique. La collaboration ne nie pas la souveraineté, elle renforce la survie.

Parallèlement, la CEDEAO a l’obligation de répondre aux critiques, de lever les doutes sur les influences extérieures et de se réaffirmer comme une institution véritablement africaine au service des intérêts africains.

La nécessité d’un retour stratégique

L’heure n’est pas à l’isolement, mais à un alignement intelligent, non pas avec des puissances lointaines, mais avec les voisins immédiats qui partagent les mêmes risques et le même destin. Il est temps pour l’AES de reconsidérer sa décision. Il n’y a aucune honte à admettre une erreur de calcul ; la seule honte est de persister dans une stratégie défaillante pendant que ses populations souffrent. De son côté, la CEDEAO doit être prête à les accueillir à nouveau, car la famille régionale est plus forte unie. Une Afrique de l’Ouest unie a déjà surmonté de nombreuses crises. Divisée, elle risque de tomber face à un ennemi commun.