Une offensive sans précédent contre Bamako et ses bastions
Le 25 avril 2026 restera comme une date charnière dans l’histoire récente du Mali. Les attaques simultanées menées par le JNIM (Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin) et le FLA (Front de libération de l’Azawad) ont frappé Bamako, Kati, Kidal, Gao et Sévaré avec une précision et une coordination inédites depuis 2012. Ces opérations, bien plus qu’une simple démonstration de force, révèlent l’épuisement d’un modèle sécuritaire reposant sur des alliances extérieures et l’incapacité des forces locales à endiguer la menace.
Ces événements marquent un tournant stratégique pour plusieurs raisons :
- La reprise de Kidal par les groupes armés, après sa reconquête en 2023 par les Forces armées maliennes (FAMa) et le groupe russe Africa Corps, est un revers symbolique et militaire majeur. Cette ville, symbole des tensions entre Touaregs autonomistes et djihadistes, avait été présentée comme un succès du partenariat sécuritaire russe.
- Le ciblage du ministre de la Défense malien, Sadio Camara, lors des attaques à Kati, illustre l’audace des assaillants et leur volonté de frapper les symboles du pouvoir.
- Les blocus économiques imposés à Bamako, notamment sur les convois de carburant, visent à saper la légitimité de la junte en aggravant les conditions de vie des populations.
Le JNIM : une menace en expansion et une stratégie de guerre d’usure
Depuis 2020, le JNIM a radicalement transformé sa stratégie. Initialement cantonné aux zones rurales du nord du pays, il étend désormais ses opérations vers l’ouest et le sud du Mali, des régions autrefois considérées comme relativement stables. Son influence dépasse les frontières maliennes, atteignant des pays comme le Togo, le Bénin et le Nigeria.
Le groupe a considérablement renforcé sa capacité offensive :
- Augmentation du nombre d’attaques contre les FAMa, notamment dans des zones clés comme Tombouctou, Bamako et Kayes.
- Utilisation croissante de drone turcs Bayraktar pour contrer les mouvements de troupes, bien que ces équipements ne suffisent pas à assurer une surveillance totale du territoire.
- Développement d’une administration parallèle dans les zones sous son contrôle, basée sur la charia, la taxation et la régulation des échanges, se posant en alternative à un État absent.
Le JNIM mise sur une guerre d’usure, privilégiant la pression psychologique et économique plutôt qu’une conquête militaire directe de Bamako. Son objectif : démontrer l’impuissance de la junte et gagner la confiance des populations, notamment dans les campagnes où l’État est faiblement présent.
Kidal, nouveau symbole de la fragilité du modèle sécuritaire russe
La reprise de Kidal par le JNIM et le FLA est un coup dur pour le Mali et pour la Russie, qui avait fait de cette victoire en 2023 un argument central de sa légitimité. Le retrait des éléments de l’Africa Corps de Kidal et Gao, après des années de présence, interroge sur l’efficacité du partenariat sécuritaire entre Bamako et Moscou.
Plusieurs éléments expliquent cette situation :
- Une coalition opportuniste entre le JNIM (djihadiste) et le FLA (autonomiste touareg), motivée par un ennemi commun : la junte et son allié russe. Des négociations entre les deux groupes étaient signalées dès 2024.
- Un affaiblissement des FAMa, malgré le soutien des drones turcs, incapable d’assurer une protection totale du territoire.
- Un narratif sécuritaire russe mis à mal, car la junte avait présenté le partenariat avec Africa Corps comme la solution ultime à l’insécurité au Mali.
Le 28 avril 2026, le JNIM a annoncé un « siège total » de Bamako, exigeant le départ des forces russes. Le porte-parole du groupe, Mohamed Ramadane, a même affirmé que le régime allait tomber et que les villes de Gao, Tombouctou et Ménaka seraient « libérées ». Une rhétorique maximaliste qui laisse peu de place à des négociations à court terme.
Les alliés de Bamako sous pression : Russie, Turquie et partenaires régionaux
Face à cette crise, la junte malienne peut compter sur plusieurs soutiens, mais leur efficacité est remise en question :
- La Russie : Malgré le revers à Kidal, Moscou a réaffirmé son soutien à Bamako. Le Kremlin ne peut se permettre un désengagement, car le Mali est une vitrine de son modèle sécuritaire en Afrique. Des renforts pourraient être envoyés pour préserver cette crédibilité.
- La Turquie : Ankara joue un rôle croissant au Mali, notamment via la société SADAT, en formant les forces spéciales et en protégeant la junte. La Turquie est désormais un acteur clé de la sécurisation de Bamako, mais son engagement est aussi critiqué par le FLA, qui appelle à une réévaluation de son soutien.
- L’Alliance des États du Sahel (AES) : Malgré la Charte du Liptako-Gourma prévoyant une assistance mutuelle en cas d’agression, le Niger et le Burkina Faso n’ont pas intervenu militairement après les attaques. Leur priorité reste la lutte contre les djihadistes sur leur propre territoire.
L’Algérie, quant à elle, voit dans cette instabilité une opportunité pour renforcer son influence au Sahel. Alger entretient des relations avec le FLA et pourrait jouer un rôle de médiateur entre Bamako et les Touaregs. Parallèlement, les États-Unis tentent de renouer avec la junte, mais les récents événements compliquent cette démarche.
Un risque de contagion régionale en ordre dispersé
Les attaques du 25 avril 2026 pourraient avoir des répercussions bien au-delà des frontières maliennes. Cependant, la menace ne se répartit pas uniformément :
- Le FLA : Son agenda est avant tout territorial et identitaire. Il ne cherche pas à étendre ses opérations au-delà du nord du Mali, mais sa collaboration avec le JNIM pourrait fragiliser davantage la junte.
- Le JNIM : Son expansion régionale est une réalité. Il opère déjà au Burkina Faso et au Niger, et menace les États côtiers du golfe de Guinée (Bénin, Togo, Côte d’Ivoire). Une chute de la junte offrirait au groupe un sanctuaire élargi pour intensifier ses actions.
- Les pays voisins : Le Sénégal et la Mauritanie pourraient être touchés indirectement, notamment via les perturbations des axes logistiques en provenance du Bénin et du Togo. Ces économies, déjà vulnérables, risquent de subir les contrecoups de l’instabilité malienne.
La question de la durabilité de l’alliance JNIM-FLA reste centrale. Leur collaboration repose sur un ennemi commun (la junte) plutôt que sur une vision politique partagée. Une fois ce but atteint, les divergences pourraient refaire surface, notamment sur le contrôle de Kidal.
Un scénario incertain : entre guerre d’usure et risque de coup d’État
Plusieurs scénarios pourraient se dessiner dans les mois à venir :
- Une guerre d’usure prolongée : Le JNIM pourrait continuer à affaiblir la junte en ciblant les infrastructures économiques et les symboles du pouvoir, sans chercher à prendre Bamako par la force.
- Un coup d’État interne : La junte, en durcissant sa répression, pourrait accélérer sa propre chute. Des opposants pourraient envisager un renversement pour éviter une radicalisation accrue du régime.
- Un renforcement des alliances extérieures : La Russie ou la Turquie pourraient augmenter leur présence militaire pour sauver la junte, mais cela risquerait d’aggraver les tensions avec les populations locales.
Une chose est certaine : le modèle sécuritaire actuel, basé sur des partenariats extérieurs, montre ses limites. L’État malien, déjà fragilisé, voit sa légitimité s’éroder chaque jour un peu plus, tandis que les groupes armés gagnent du terrain et de l’influence auprès des populations.
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