14 mai 2026

Mali : pourquoi l’externalisation de la sécurité a échoué selon un expert

Le Mali face à l’échec de l’externalisation sécuritaire : l’analyse de Bakary Sambe

Le 25 avril dernier, une série d’attaques coordonnées d’une rare intensité a frappé le Nord du Mali. Le groupe jihadiste Jnim, affilié à al-Qaïda, et le Front de libération de l’Azawad (FLA) ont simultanément frappé plusieurs positions stratégiques, causant la mort du ministre malien de la Défense, le général Sadio Camara, et s’emparant de la ville de Kidal. Ces événements ont révélé les failles profondes du dispositif sécuritaire malien, notamment dans sa dépendance aux partenariats extérieurs.

Un soldat du Front national de libération de l'Azawad (FLA) se promène à l'intérieur d'un bâtiment endommagé à Kidal

L’effondrement du mythe de la sécurité externalisée

Dans une analyse récente intitulée « Mali : anatomie d’un séisme sécuritaire », Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute basé à Dakar, décrypte les causes de cet échec cuisant. Pour lui, la mort du général Camara et le retrait précipité des forces de l’Africa Corps à Kidal symbolisent clairement l’échec de la stratégie d’externalisation sécuritaire menée avec la Russie.

« Après l’opération Barkhane, qui combinait aspects militaires et développement civilo-militaire, la sous-traitance de la sécurité à Moscou s’est révélée incapable de contrer une guérilla profondément ancrée localement », explique Bakary Sambe. Le régime du colonel Assimi Goïta, qui avait fait de la reconquête sécuritaire son principal argument, risque désormais de perdre son principal atout narratif face à l’opinion publique malienne.

L’Alliance des États du Sahel (AES) en question

Les attaques du 25 avril ont également mis en lumière les limites de l’Alliance des États du Sahel. Initialement conçue comme un pacte de défense mutuelle inspiré de l’article 5 de l’OTAN, l’AES n’a pas réagi militairement aux événements. Malgré les déclarations du président Traoré du Burkina Faso évoquant un « complot monstrueux », aucun soutien concret n’a été apporté au Mali.

« Les pays de l’AES, comme le Burkina Faso, étaient déjà confrontés à des défis sécuritaires majeurs sur leur propre territoire. Leur priorité reste la sécurité intérieure », souligne Bakary Sambe. Cette absence de solidarité interroge sur la viabilité même de l’Alliance dans sa forme actuelle.

Le paradoxe du ralliement national

Face à l’échec sécuritaire, le régime malien a paradoxalement vu sa popularité se renforcer. Bakary Sambe parle d’un « effet ralliement autour du drapeau », où la population se serre autour du pouvoir en place, malgré l’incapacité à garantir la sécurité promise.

« La légitimité du pouvoir repose aujourd’hui presque exclusivement sur la promesse de sécurité. Les attaques du 25 avril ont paradoxalement consolidé le soutien au général Goïta, créant une situation que beaucoup d’analystes étrangers peinent à comprendre », analyse-t-il. Cette dynamique rappelle étrangement les événements de 2012, lorsque les groupes armés avaient conquis le Nord du pays en quelques jours seulement.

Une alliance jihadistes-independantistes vouée à l’échec ?

Le chercheur met également en garde contre la récente alliance entre le Jnim et le FLA. Pour lui, cette coalition repose davantage sur une convergence d’intérêts temporaires que sur une véritable entente stratégique.

« Les objectifs des deux groupes restent fondamentalement opposés : l’instauration de la charia pour le Jnim, versus l’autonomie de l’Azawad pour le FLA. De plus, il est peu probable que les éléments du Jnim, majoritairement issus de la Katiba Macina, s’engagent pleinement pour la cause indépendantiste », explique Bakary Sambe.

Cependant, cette alliance pourrait favoriser une mutation du Jnim, qui cherche à se présenter comme un acteur politique national plutôt que comme un mouvement exogène. Des figures comme Bina Diarra pourraient jouer un rôle clé dans cette évolution.

Vers un dialogue national incontournable ?

Face à l’échec des solutions purement militaires, la question d’un dialogue avec les groupes armés se pose avec une acuité particulière. Bakary Sambe y voit une nécessité, notamment face à l’endogénéisation du jihadisme au Mali.

« Les jihadistes ne sont plus des étrangers infiltrés aux frontières, mais bien des Maliens de l’intérieur. La population demande désormais que Bamako dialogue avec tous ses enfants, y compris ceux qui ont rejoint les rangs des groupes armés », souligne-t-il. Une position qui contraste avec la fermeté affichée par les autorités de transition, qui privilégient une solution militaire.

Dans un contexte où les attaques se multiplient et où les promesses sécuritaires ne sont pas tenues, une chose est sûre : le Mali doit réinventer sa stratégie sécuritaire, au risque de voir sa stabilité s’effriter davantage.