14 mai 2026

Mali : le dialogue avec les groupes djihadistes, une nécessité croissante face à l’impasse militaire ?

Suite aux offensives coordonnées des 25 et 26 avril qui ont frappé Bamako, Kati, Gao, Sévaré et Kidal, une question autrefois proscrite refait surface dans les discussions sécuritaires au Mali : faut-il engager des pourparlers avec les entités djihadistes ? Face à l’ampleur de cette attaque conjointe menée par le Jnim (Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin), affilié à Al-Qaïda, et les insurgés touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA), de nombreux experts et observateurs considèrent désormais que la stratégie exclusivement militaire a atteint ses limites.

L’offensive s’est propagée à travers le Mali avec une rapidité inédite, du nord au sud. Les groupes armés ont multiplié les frappes coordonnées contre les forces armées et les symboles de l’autorité dans au moins six villes, atteignant même les environs immédiats de Bamako. Pour la première fois de manière aussi manifeste, le Jnim et le FLA ont agi de concert. Le FLA, créé en novembre 2024 après la dissolution du Cadre stratégique permanent (CSP), revendique l’autodétermination de l’Azawad, un vaste territoire situé dans le nord malien.

Ces attaques ont brutalement mis en lumière la fragilité du régime malien. Ni la junte dirigée par Assimi Goïta ni ses partenaires russes d’Africa Corps ne semblent capables de stopper l’avancée des groupes armés. Dans les médias régionaux et les cercles diplomatiques, l’éventualité de négociations avec le Jnim est de plus en plus ouvertement évoquée, alors que Bamako subit une asphyxie progressive et que la région s’enlise. Cependant, la junte continue de rejeter publiquement toute idée de discussion. Bamako maintient sa position d’exclure « tout dialogue avec les groupes armés terroristes », privilégiant une ligne strictement militaire malgré la détérioration rapide de la situation sécuritaire.

Pourtant, la pression sur le régime n’a cessé de s’intensifier depuis la fin avril. Dans le centre du pays, les violences se multiplient. Vendredi encore, plusieurs localités de la région de Bankass, dont Kouroude et Dougara, ont été attaquées. Selon des sources locales et sécuritaires, le bilan cumulé des assauts de mercredi et vendredi se situerait entre 70 et 80 décès.

Une alliance sans précédent, un signal d’alarme

Le Jnim demeure le moteur principal de la dynamique djihadiste au Sahel, notamment au Mali, mais aussi au Burkina Faso et au Niger. Pour les juntes militaires regroupées au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), l’impasse se resserre. Arrivées au pouvoir avec la promesse de restaurer la sécurité, elles peinent à contenir une menace qui ne cesse de s’étendre. Au Mali, depuis près d’un an, les attaques se rapprochent inéluctablement de la capitale.

« À partir de juillet 2025, les djihadistes ont mené des attaques à l’ouest du Mali, sur des sites d’orpaillage et des sites industriels. Ils ont ensuite ciblé le corridor Bamako-Dakar, asphyxiant la capitale », souligne Alain Antil, directeur du Centre Afrique subsaharienne de l’Ifri. « Cette fois-ci, ce qui frappe, ce n’est pas seulement l’ampleur de l’opération, mais aussi le choix délibéré des cibles. Kati et Bamako sont le cœur du régime », analyse Héni Nsaibia, de l’Acled.

Le décès du ministre de la Défense, Sadio Camara, à Kati, a profondément ébranlé le pouvoir. Parallèlement, la perte de Kidal – reprise fin 2023 et présentée comme une victoire majeure – représente un revers stratégique significatif.

La stratégie de l’asphyxie

Avant même cette offensive, plusieurs experts observaient une évolution dans la stratégie du Jnim. « Il y a une volonté d’instaurer un rapport de force plus puissant, non seulement par la pression sécuritaire, mais aussi pour amener les autorités maliennes à négocier », expliquait déjà Alain Antil.

Le groupe djihadiste cherche désormais à répliquer à l’échelle nationale ce qu’il expérimentait localement : blocus économiques, encerclement progressif des agglomérations, pression sur les axes logistiques. « Le Jnim essaie de maintenir un blocus économique autour de Bamako », insiste le chercheur.

Pour Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, cette tactique est élaborée sur le long terme : « Ils ont choisi d’affaiblir le pouvoir de l’intérieur, en privilégiant une stratégie d’enlisement et en exploitant les fractures du système militaire ». Il ajoute : « Le Jnim ne fait plus de l’application de la charia une condition préalable à la paix et se dit désormais ouvert à la négociation. »

Dans ce contexte, la concurrence avec l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) ajoute un facteur d’instabilité supplémentaire, chaque groupe cherchant à étendre son emprise territoriale et son influence.

Une option autrefois taboue qui s’impose

Officiellement, les gouvernements sahéliens rejettent toute idée de dialogue. « Pour les dirigeants de l’AES, la négociation politique n’est pas envisagée. Le discours reste martial, avec la réponse militaire comme seule option », observe Alain Antil.

Mais sur le terrain, la réalité s’avère plus complexe. Les exactions commises par les forces étatiques et leurs alliés ont gravement érodé la confiance des populations. Entre janvier 2024 et mars 2025, près de 1 500 civils ont été tués par les forces gouvernementales et leurs alliés russes au Mali, soit près de cinq fois plus que le Jnim, selon la GI-TOC. Cette violence alimente les ressentiments et favorise le recrutement djihadiste.

Les États doivent se résoudre à un compromis des braves.

Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, chercheur spécialiste du Sahel

Face à cette impasse, de plus en plus d’experts plaident pour un changement de paradigme. « L’option militaire, seule, est une impasse face au phénomène djihadiste au Sahel. Elle doit être combinée à des négociations politiques », estime Alain Antil, de l’Ifri. Certaines revendications portées par les groupes djihadistes – corruption, justice, accès aux ressources – pourraient servir de base à la discussion, sans pour autant minimiser leur violence.

Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa va plus loin : « Les États doivent se résoudre à un compromis des braves. L’idée serait d’intégrer les djihadistes dans le jeu politique pour révéler leurs limites. » Mais il fixe des lignes rouges claires : « Le principe d’égalité hommes-femmes et le caractère séculier de l’État ne sont pas négociables. »

Plus les offensives djihadistes progressent, plus l’idée de négocier cesse d’être une hérésie pour devenir une hypothèse politique sérieuse. Pour de nombreux experts au Mali, la véritable question n’est plus de savoir s’il faut dialoguer, mais plutôt combien de temps Bamako pourra encore s’y opposer.