14 mai 2026

L’avenir de la démocratie dans l’alliance des états du Sahel

L’avenir de la démocratie dans l’Alliance des États du Sahel : entre transitions militaires et quête d’autonomie

Assimi Goïta, Abdourahamane Tiani, Ibrahim Traoré

Les transitions politiques au Mali, au Niger et au Burkina Faso ont marqué un tournant dans la région du Sahel. Depuis 2020, ces trois pays, membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), sont dirigés par des régimes militaires. Leur prise de pouvoir s’inscrit dans un contexte de lutte contre le terrorisme et les groupes armés, qui sévissent depuis plus d’une décennie sur des territoires couvrant près de 2,8 millions de kilomètres carrés.

Pourtant, l’instabilité chronique et l’insécurité grandissante ont fragilisé les régimes démocratiques précédents. Les populations, souvent désillusionnées par l’incapacité des gouvernements à assurer leur sécurité, ont parfois vu dans les coups d’État une issue temporaire. Mais aujourd’hui, alors que les périodes de transition s’éternisent, les citoyens s’interrogent sur la volonté réelle des juntes militaires à rétablir l’état de droit et la démocratie.

Au Mali, les consultations nationales organisées par la junte ont même proposé la dissolution des partis politiques et l’élévation du chef de l’État, le général Assimi Goïta, au rang de président pour cinq ans renouvelables. Une décision qui soulève des doutes sur la légitimité démocratique d’un pouvoir issu d’un putsch, sans élection ni consultation populaire transparente.

Le général Abdourahamane Tiani au stade de Niamey pour célébrer le putsch contre Mohamed Bazoum

Vers un nouveau modèle politique pour le Sahel ?

Au Burkina Faso et au Niger, la situation est similaire. Les consultations nationales ont été boycottées par les partis politiques, rappelant que la démocratie repose sur des contre-pouvoirs. Les trois pays de l’AES partagent une volonté de rupture avec les modèles hérités des conférences nationales des années 1990, qui avaient instauré l’état de droit et l’alternance démocratique.

De plus en plus de voix au Sahel plaident pour une réinvention politique, loin des structures néocoloniales. Les récents coups d’État au Mali, au Niger et au Burkina Faso reflètent cette quête d’un modèle adapté aux réalités locales, même si les méthodes employées suscitent des interrogations.

Selon Soma Abdoulaye, professeur de droit à l’université de Ouagadougou, le problème ne vient pas des institutions, mais de leur application défaillante par des dirigeants dépourvus d’esprit démocratique. Ses propos, recueillis avant le putsch du capitaine Ibrahim Traoré, prennent aujourd’hui une résonance particulière.

L’opinion publique sous influence

À Ouagadougou, Bamako et Niamey, le débat sur la démocratie occidentale reste vif. Les acteurs des transitions militaires sont accusés d’instrumentaliser l’opinion publique pour conserver le pouvoir, reléguant la démocratisation au second plan.

Au Mali, le retour à la démocratie en 1992 après l’élection d’Alpha Oumar Konaré avait suscité de l’espoir. Pourtant, depuis 2012, une série de crises socio-politiques et sécuritaires a ébranlé ce processus, divisant la population.

Au Niger, l’avènement du multipartisme dans les années 1990 avait également redonné de l’espoir aux citoyens. Mais les dysfonctionnements institutionnels ont souvent conduit à des interventions militaires, comme en témoigne le dernier coup d’État contre le président Mohamed Bazoum.

Les sanctions imposées par la Cédéao et d’autres organisations internationales pour rétablir l’ordre démocratique sont perçues par une partie de la population comme une ingérence occidentale. Pourtant, ce qui se joue au Sahel dépasse le cadre des tensions politiques : c’est une lutte pour la souveraineté et l’autonomie des États, comme en témoigne le retrait progressif de certains pays de l’Alliance des États du Sahel (AES).

Sommet de la Cédéao au Nigeria en 2024

Les chefs militaires de l’AES, comme le capitaine Ibrahim Traoré, remettent publiquement en cause la démocratie. Ce dernier a récemment déclaré : « Citez-moi un seul pays qui s’est développé dans la démocratie ». Une affirmation contestée par des experts comme François Akila-Esso Boko, ancien ministre togolais de l’Intérieur, qui souligne l’échec des dictatures en Afrique.

Quel rôle pour les partis politiques ?

L’éducation politique des partis d’opposition est cruciale pour renforcer la démocratie. C’est l’avis de Jean Didier Boukongou, professeur de droit international à l’université catholique de l’Afrique centrale, qui souligne les faiblesses des partis face aux régimes en place.

Et la Guinée dans tout ça ?

Hors de l’AES, la Guinée a également connu un coup d’État en septembre 2021. Le régime militaire, dirigé par le colonel Mamadi Doumbouya, a interdit plus de 50 partis politiques, officiellement pour non-respect des critères d’évaluation. Un référendum constitutionnel est prévu pour septembre 2024, présenté comme une étape vers un retour à l’ordre constitutionnel. Cependant, les restrictions des libertés et la répression de l’opposition rappellent les défis auxquels font face les autres pays du Sahel.

Assimi Goita et Mamadi Doumbouya à Bamako

Ces évolutions politiques au Sahel et en Afrique de l’Ouest interrogent : quel avenir pour la démocratie dans une région en quête d’autonomie et de stabilité ?

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Écoutez notre émission spéciale sur le rôle de la démocratie dans les pays de l’AES :

La démocratie dans les pays de l’AES (Émission spéciale)