
Ibrahim Traoré affronte l’histoire secrète du Sahel
Lorsqu’un dirigeant africain brise un silence vieux de plusieurs siècles, les répercussions dépassent souvent le cadre politique. C’est précisément ce que le capitaine Ibrahim Traoré, chef de l’État transitoire du Burkina Faso, a accompli en évoquant publiquement la traite orientale et son héritage dans l’expansion de l’islam radical contemporain. Une intervention qui n’est pas une simple provocation, mais une remise en question des fondements mémoriels du continent.
En pointant du doigt les liens entre les trafics d’êtres humains organisés depuis le Sahel vers les marchés du Caire, de Tripoli ou de Zanzibar, Traoré a révélé ce que l’historiographie africaine officielle a toujours évité : l’esclavage arabe, bien que moins médiatisé, a marqué durablement les sociétés subsahariennes. Contrairement à la traite transatlantique, ce commerce humain n’a jamais servi de levier à des récits de résistance anticoloniale. Pourtant, ses conséquences persistent dans les dynamiques de violence actuelles.
Une vérité historique qui dérange les équilibres géopolitiques
L’héritage occulté de la traite orientale
Les archives regorgent de preuves : les récits d’Ibn Battuta, les chroniques des sultanats sahéliens ou encore les manuscrits de Tombouctou attestent d’un système d’asservissement systématique. Pourtant, nulle commission de vérité n’a jamais été créée à Agadez ou à Tombouctou pour en faire le bilan. Les élites postcoloniales, focalisées sur la lutte contre le colonisateur, ont préféré occulter cette page sombre plutôt que de l’affronter.
Cette omission a laissé le champ libre aux groupes djihadistes. En se présentant comme les héritiers d’une révolte contre l’ordre néocolonial, ces mouvements ont effacé leur filiation avec une idéologie expansionniste dont les racines plongent dans l’esclavage et la conquête. Traoré, en soldat avant d’être un stratège, a choisi de briser ce récit fallacieux. Son discours n’est pas une attaque gratuite, mais un appel à réévaluer l’histoire africaine dans toute sa complexité.
Une stratégie mémorielle au cœur des tensions régionales
Sur le plan politique, la prise de position du capitaine burkinabè relève d’une manœuvre audacieuse. En ancrant le combat contre le terrorisme dans une dimension historique et raciale, il transforme l’ennemi djihadiste en un acteur local, héritier d’un passé de domination étrangère. Cette approche vise à rallier les communautés rurales, premières victimes des exactions, souvent marginalisées par une élite urbaine souvent influencée par des financements extérieurs.
Cependant, cette stratégie comporte des risques majeurs. En pointant du doigt l’esclavage arabe, Traoré s’aliène deux camps : les alliés du Golfe, dont les institutions religieuses irriguent depuis des décennies le paysage sahélien, et une partie de l’intelligentsia ouest-africaine, qui perçoit cette évocation comme une division artificielle du front noir. L’histoire des traites, en effet, est un sujet explosif où chaque mot peut déclencher des fractures profondes.
Les contradictions de la mémoire occidentale
Ce qui rend la sortie de Traoré si dérangeante pour les chancelleries occidentales, c’est qu’elle expose l’hypocrisie des politiques mémorielles contemporaines. L’UNESCO, les organisations non gouvernementales et les universités ont appris une leçon : on commémore la traite atlantique, mais on passe sous silence celle qui a sévi vers l’Orient. Cette mémoire sélective, où l’on célèbre la diversité sans jamais remettre en cause l’islam politique, révèle une peur persistante de froisser certains alliés géopolitiques.
Traoré ne réclame ni excuses ni réparations à la France. Il exige simplement que son continent affronte son passé sans filtres. Cette indépendance mémorielle, bien que brutale, est peut-être l’aspect le plus subversif de son discours. Elle rappelle que l’Afrique n’a plus besoin des anciennes puissances pour écrire son histoire. Elle peut désormais le faire seule, avec ses propres critères.
Que retenir de cette intervention historique ?
D’abord, que les conflits mémoriels ne se résoudront pas par des déclarations diplomatiques ou des financements internationaux. Ils se joueront sur le terrain des récits fondateurs, où chaque camp tentera d’imposer sa version des faits. Ensuite, que l’islam radical, souvent présenté comme une importation récente, s’enracine en réalité dans une histoire ancienne de conquête et d’asservissement, que les Africains ont trop longtemps ignorée par convenance politique.
Traoré a choisi son camp. Reste à savoir si le peuple burkinabè, épuisé par une décennie de violence, aura la force de porter ce fardeau mémoriel. Les historiens pourront critiquer sa simplification des faits. Les politiciens dénonceront son manque de nuances. Mais une chose est certaine : en Afrique, les peuples qui refusent de maîtriser leur propre récit historique sont condamnés à le subir. Et aujourd’hui, un militaire sahélien vient de leur tendre un miroir brut.
Alors que les débats parisiens s’enlisent dans des querelles sémantiques sur la repentance, un dirigeant africain aux mains calleuses rappelle brutalement l’ordre des priorités : l’histoire ne se réécrit pas avec des résolutions onusiennes, mais avec le courage de la regarder en face. Traoré vient d’ouvrir une boîte de Pandore. Reste à savoir si l’Afrique aura les épaules assez larges pour en porter le poids.
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