4 août 2026

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Cameroun : l’armée et le pouvoir en suspens sans Paul Biya

Depuis maintenant cinquante-sept jours, le Cameroun vit dans l’attente. Le président Paul Biya, figure historique du pouvoir depuis quatre décennies, n’a plus été aperçu en public depuis son départ pour la Suisse le 7 juin 2026. Officiellement pour un « court séjour privé », cette absence prolongée alimente les rumeurs et les interrogations, tandis que l’armée camerounaise se réorganise dans un climat de tensions croissantes.

Les décrets signés en son absence redessinent la hiérarchie militaire, avec des nominations stratégiques qui soulèvent des questions sur la préparation d’une succession et sur l’équilibre des forces au sommet de l’État. Cinq généraux de brigade, un nouveau commandant de la Garde présidentielle et un major général de l’état-major ont été désignés, autant de postes clés qui, selon les observateurs, ne peuvent être attribués sans l’aval du président.

Une absence qui bouscule les certitudes

À 93 ans, chaque jour d’absence de Paul Biya nourrit les spéculations. Les versions officielles évoquent une opération chirurgicale au genou suivie d’une convalescence, mais les détails restent flous. Les Camerounais, eux, exigent des réponses claires : pourquoi un président en exercice s’absente-t-il aussi longtemps du pays, surtout après avoir modifié la Constitution pour introduire un vice-président censé garantir une transition ?

« Le peuple camerounais a le droit de savoir ce qu’il en est vraiment », rappelle Roger Justin Noah, secrétaire général du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC). Les déclarations rassurantes du gouvernement peinent à convaincre, alors que les rumeurs sur l’état de santé du chef de l’État s’intensifient.

Des nominations militaires qui interrogent

Le 3 août 2026, un décret présidentiel (n°2026/265) a nommé le général de brigade Beko’o Abondo Raymond Jean Charles à la tête de la Garde présidentielle, une unité chargée de la sécurité rapprochée du chef de l’État. Cette décision s’inscrit dans une série de remaniements qui verrouille progressivement l’appareil sécuritaire : six nouveaux commandants territoriaux ont été désignés dans quatre régions militaires, et un nouveau major général de l’état-major a été installé.

« Ces nominations ne peuvent être prises sans l’accord du président », confie un colonel à la retraite sous couvert d’anonymat. Leur accumulation, alors que Paul Biya est absent, et leur mise en œuvre sans délai alimentent les craintes d’une préparation de la succession par la force, dans un contexte où la constitutionnalité même du processus est remise en question.

Deux clans s’affrontent dans l’ombre

Dans les coulisses du palais d’Etoudi, une lutte silencieuse oppose deux factions majeures du régime. D’un côté, le clan familial autour de Franck Biya, fils aîné du président, présenté comme le garant de la continuité du système. De l’autre, le clan de la Première Dame, Chantal Biya, et de son allié Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la Présidence, perçus comme les architectes d’un pouvoir plus clanique que républicain.

La révision constitutionnelle d’avril 2026, qui a réintroduit le poste de vice-président, devait théoriquement sécuriser la succession. En pratique, ce poste reste vacant, laissant le Cameroun dans une impasse institutionnelle et ouvrant la porte à toutes les interprétations.

Le spectre d’une dérive ethnique et militaire

Les craintes d’une « tribalisation » de l’armée et du pouvoir sont de plus en plus vives. La référence au Rwanda de 1994, où une instrumentalisation ethnique de l’armée a plongé le pays dans le chaos, est régulièrement évoquée. Au Cameroun, les tensions communautaires existent, et l’idée qu’une ethnie puisse s’arroger le contrôle de l’État alimente un climat de méfiance et de division.

L’opposition, menée par Maurice Kamto et son MRC, ne reste pas inactive. Des députés ont saisi le Conseil constitutionnel pour demander la reconnaissance d’une vacance du pouvoir. Pourtant, sans vice-président, la procédure de succession est bloquée, plongeant le pays dans une incertitude juridique et politique.

Les silences qui en disent long

Pourquoi des nominations aussi sensibles sont-elles signées en l’absence du président ? Pourquoi ne pas attendre son retour pour des décisions engageant l’équilibre de l’État ? Ces questions, posées par des observateurs comme Jean-Pierre Bekolo, restent sans réponse. Les rumeurs sur la santé de Paul Biya et les doutes sur l’authenticité de certains décrets ne font qu’aggraver la défiance.

Une hypothèse, encore taboue, circule dans les cercles politiques : et si ceux qui ont signé ces décrets savaient déjà que le président ne rentrerait pas ? Le gouvernement a dû démentir des rumeurs de faux décrets, mais le doute persiste, et avec lui, le risque d’une crise majeure.

Quels leviers pour éviter l’embrasement ?

Face à cette situation explosive, plusieurs pistes pourraient encore éviter le pire. La transparence sur l’état de santé de Paul Biya et ses projets de retour s’impose comme une urgence. Un dialogue national, associant toutes les forces politiques, permettrait d’apaiser les tensions communautaires. Enfin, la nomination d’un vice-président, conformément à la Constitution révisée, pourrait rétablir un semblant de légitimité institutionnelle.

Le Cameroun est à un carrefour. Les Camerounais, habitués à des décennies de pouvoir sans partage, ne semblent plus prêts à accepter les jeux d’ombres et les silences complices. « Arrêtez de jouer avec le feu », mettent en garde certains observateurs. « Demain, il sera trop tard pour dire : ‘Nous ne savions pas.’ »